Un jour, occupé dans le jardin à transplanter des fleurs, je fus tout surpris de m'entendre appeler par de Ruyter de la manière suivante:
—Holà! mon garçon, venez à l'avant, nous avons besoin de vous.
—À l'avant! m'écriai-je en rejetant aussitôt ma bêche, et je courus vers la maison tout disposé à gronder de Ruyter, mais je fus arrêté dans mon projet par l'étonnement que me causa l'occupation de mon ami.
Le parquet était couvert de cartes maritimes, d'instruments nautiques, et, agenouillé devant ces cartes, de Ruyter mesurait la longueur des distances à l'aide d'une échelle géographique et d'un compas. La grande et maigre forme du rais arabe était penchée sur mon ami, et il désignait avec sa main osseuse un groupe d'îles dans le canal de Mozambique.
De Ruyter était si attentivement occupé de son travail, qu'au premier moment il ne s'aperçut pas de mon entrée; je me mis donc à examiner sa mobile physionomie. Le nuage qui pendant les jours de calme couvrait les yeux de de Ruyter s'était évaporé; ils brillaient d'un éclat étrange et donnaient à sa physionomie un air visible de satisfaction. De la figure de de Ruyter mon examen tomba sur celle du rais, mais les traits en étaient aussi immobiles que la proue d'un vaisseau. Bruni par le goudron et par les tempêtes, le visage du vieux marin ressemblait à un antique cadran solaire dont la surface corrodée ne marque plus les heures.
—Mon garçon, me dit de Ruyter en levant la tête, il faut que nous nous mettions en mouvement. Donnez l'ordre de brider nos chevaux, nous allons nous rendre au port.
Quand j'eus rempli les désirs de de Ruyter, il changea de costume et nous nous mîmes en route.
Le cheval de de Ruyter n'allait pas assez vite au gré de l'impatience de son fougueux cavalier.
—Laissons là ces paresseux, dit-il en mettant pied à terre, ils ne sont bons que pour des moines. Traversons les collines à pied avec notre boussole.
Un domestique qui nous avait accompagnés prit les chevaux, et nous nous élançâmes en avant avec une rapidité égale à l'essor d'une grue.