Une barque nous porta sur le grab, et de Ruyter, en reprenant son autorité, si bien mise en oubli depuis quelques mois, fit lever d'un regard les nonchalants Arabes couchés sur le pont, mit d'un geste tout l'équipage à ses ordres. Les nouveaux mâts, les barres et les voiles étaient en partie terminés; le fond du vaisseau avait été caréné, sa proue allongée, car le grab se dessinait en corvette.

Quand de Ruyter m'eut fait connaître ses intentions, quand il eut donné ses derniers ordres, il débarqua avec le rais pour recruter dans Port-Louis les hommes de son équipage, acheter les provisions et terminer toutes ses affaires. Aussitôt que la population flottante de la ville eut appris que de Ruyter avait besoin de volontaires, des aventuriers, des matelots de toutes les nations vinrent en foule lui offrir leurs services.

Le nom de de Ruyter était un aimant attractif pour tous ces hommes, et celui qui avait le bonheur d'être engagé pour un voyage croyait sa fortune faite; au lieu de fuir la rencontre de ses créanciers, il flânait nonchalamment dans les rues, buvait et se querellait chez le marchand de vin, promenant ensuite d'un air vainqueur la volage maîtresse qui avait fui pendant les jours de tempête.

De Ruyter était fort difficile dans le choix de ses hommes, surtout lorsqu'il les prenait parmi les Européens; et, pour dire la vérité, il ne s'adressait à eux que dans les cas d'extrême urgence, car l'expérience lui avait appris combien il est difficile de gouverner de pareils vagabonds. Quand de Ruyter eut fait son choix, il chargea le vieux rais de compléter le nombre voulu pour son équipage avec des Arabes et différents natifs de l'Inde, tâche que l'encombrement des gens oisifs et de bonne volonté rendait extrêmement facile. Pendant ce recrutement, je travaillais ferme à bord du grab (je continuerai toujours de désigner ainsi le vaisseau, car il subira plusieurs transformations, et mes lecteurs pourraient se fatiguer d'un continuel changement de nom).

Après quelques jours de travail, au lieu de ressembler à une carène flottante, le grab eut les allures d'un vaisseau de guerre; ses côtés étaient peints en couleurs différentes, l'un entièrement noir, l'autre traversé par une grande raie blanche. En me faisant comprendre qu'il irait seul en mer, de Ruyter m'avait dit:

—Je pars pour intercepter quelques vaisseaux anglais dans le canal de Mozambique, et je ne serai absent que pendant un mois ou six semaines. Employez ce temps à vos plaisirs, surveillez les plantations, et faites achever les travaux que nous avons commencés. Vous semblez être si parfaitement heureux ici, vous êtes devenu un si bon planteur, et il y a tant de choses là-bas qui exigent la présence d'un maître, qu'il vaut mieux, puisqu'un de nous doit rester, que ce soit vous, mon cher Trelawnay. D'ailleurs, en admettant même que votre présence ne soit pas indispensable au bon ordre de ma maison, une cause sérieuse vous obligerait à y rester: il est impossible que nous abandonnions Aston à lui-même.

À mon retour, je vous communiquerai les projets que j'ai en vue, projets qui sont fort importants; ainsi donc, attendez-moi patiemment; sitôt rentré, nous arrangerons le grab, nous nous embarquerons tous et nous conduirons Aston dans une colonie anglaise.

Quand de Ruyter eut complété ses approvisionnements, nous fîmes un festin sur le grab, et à la fin de cette apparente réjouissance, nous nous séparâmes.

De Ruyter leva l'ancre avec le vent de la terre, et le matin de son départ, aux premiers rayons du jour, Aston et moi nous grimpâmes sur une hauteur pour voir le grab, dont la carène noire et les ailes blanches effleuraient l'eau comme un albatros.

Ma vie de planteur reprit son cours; c'était une vie calme et heureuse, embellie surtout par mon amour pour Zéla, qui n'avait point diminué. Tous les jours je découvrais en elle une qualité nouvelle, une qualité digne d'admiration.