Zéla était ma compagne inséparable, car je pouvais à peine supporter qu'elle me quittât un instant, et mon amour était trop profond pour craindre la satiété. Mon imagination n'errait loin de Zéla que pour la comparer avantageusement à tout ce qui l'entourait.

La jeune fille s'était si bien enlacée autour de mon cœur, qu'elle était devenue une partie de moi-même; la vivacité de nos sentiments, si libres de s'épancher dans la solitude, s'était journellement accrue, et nous nous aimions d'une affection dans laquelle se rencontraient tous les intérêts de notre vie. Je ne me rendais à Port-Louis que dans le cas d'absolue nécessité, ou quand mon devoir et le souvenir des recommandations de de Ruyter me forçaient à aller rendre une visite au commandant de la ville. La femme de cet aimable Français, qui était vraiment une bonne créature, conservait sa prédilection pour moi; elle aurait bien voulu non-seulement me garder dans sa maison, mais encore obtenir une visite de Zéla.

—Cette jeune fille, me disait-elle, deviendrait un bijou de grand prix si vous l'initiiez aux élégantes manières du monde.

J'étais trop profondément dégoûté des femmes polies et maniérées pour partager l'opinion de la femme du commandant. Même dans leur extrême jeunesse, la beauté des femmes civilisées est sinon détruite, du moins amoindrie par les mains officieuses des maîtres de danse, de musique, qui leur apprennent une grâce affectée, sans charme, gauche, et quelquefois même malséante.

Quand on présente ces pauvres jeunes filles dans le monde, elles y sont minutieusement examinées par ces êtres qu'on appelle gentlemen, titre qu'ils ont gagné en buvant, en dansant ou jouant aux cartes. Si la jeune fille est riche, un joueur sans argent l'épouse pour remettre un peu d'ordre dans le dérangement de sa fortune; mais si elle est pauvre, elle doit passer sa vie à attendre le hasard, qui, en la sauvant des piéges tendus à sa vertu, doit lui donner une position honorable. Je savais donc tout ce que Zéla avait à craindre du contact des femmes et du regard des hommes, et je tenais à la laisser dans toute la candeur de sa sauvage naïveté.


LXV

De Ruyter était absent depuis cinq semaines, quand je fus éveillé un matin par l'arrivée d'un homme qui venait m'annoncer que le grab était amarré dans le port de Saint-Louis.

Sans prendre le temps d'adresser au messager une seule question, je sautai hors de mon lit, je traversai à grands pas le bois encore obscur, et je grimpai sur le Piton du Milieu avec l'agilité d'un chevreuil.

Le jour était encore trop assombri par les vapeurs du crépuscule pour qu'il me fût possible, d'une hauteur d'où cependant je dominais la ville, de distinguer dans le port autre chose qu'une masse confuse de carènes et de mâts.