Je poursuivis ma course dans la direction de Saint-Louis, et j'aperçus bientôt le corps noir, long et bas du grab, dont les mâts s'élevaient au-dessus de tous les autres vaisseaux. Il était amarré en dehors du havre, sur le point de hausser son drapeau.

À la longueur d'un câble, derrière le grab, je vis le beau schooner américain, qui flottait aussi légèrement sur la mer troublée—le vent avait été frais pendant la nuit—qu'une mouette peut le faire. Le schooner avait quitté l'île Maurice pour Manille et devait retourner en Europe. J'étais donc fort étonné de le voir hisser un pavillon français et un drapeau anglais en dessous. Que voulait dire cela?

Certainement ce vaisseau n'était pas arrivé au port en même temps que de Ruyter. Je descendis la colline, et d'un pas rapide je gagnai le port.

Une fois arrivé là, il me fallut perdre quelques secondes à la recherche d'un bateau qui pût me conduire sur le grab. Mon impatience ne me permit pas de consacrer un quart d'heure à parlementer avec un batelier. Je saisis un canot, des rames, et je volai vers le grab avec la légèreté d'un oiseau. La voix claire et sonore de de Ruyter frappa mon oreille; je bondis sur le pont, et nos mains se joignirent dans une fiévreuse étreinte.

La main gauche de mon ami était enveloppée dans une écharpe. Trop essoufflé pour parler, je lui fis un signe qui demandait avec instance comment il avait été blessé.

De Ruyter sourit et me montra le schooner.

—Que voulez-vous dire? m'écriai-je.

—Descendons, mon cher Trelawnay, je vous raconterai tout ce qui s'est passé.

Après avoir croisé, pendant quelque temps sur la côte au nord du canal de Mozambique, j'appris qu'une frégate anglaise était entrée dans Moka pendant un orage. Pour l'éviter, je dirigeai ma course vers des îles entourées d'un banc d'[ambre].

En naviguant je voyais, ou plutôt je croyais voir, car l'obscurité de la nuit ne laissait rien distinguer, des lumières bleues et des roquettes à notre côté sous le vent. Croyant que c'était un jeu de la frégate, je m'éloignai autant que possible. Vers la pointe du jour le vent s'abaissa, et bientôt après, à ma grande surprise aussi bien qu'à ma grande joie, j'aperçus une voile de notre côté, sous le vent, et cette voile n'était certainement pas la frégate. Le vaisseau se trouvait placé trop loin de moi pour reconnaître à quel pays il appartenait. Nous déferlâmes nos voiles de perroquet, et nous nous dirigeâmes vers l'étranger. Il nous fut facile de l'approcher, car il était en panne, et la cime de son mât était brisée.