Quand je fus près du vaisseau, l'examen de son corps et de ses mâts me fit découvrir que c'était notre schooner de Boston,—qui l'avait vu une fois ne pouvait l'oublier.—Doublement empressé de lui porter secours, je chargeai le grab de toutes ses voiles, et sa mince et longue proue s'ensevelit dans les vagues au point de me faire croire qu'à notre tour nous allions être démâtés. Les faibles barres du grab pliaient comme des bambous, et les étais de ses mâts, si forts et si élastiques, se brisaient comme du fer fondu, non parce qu'il y avait trop de vent, mais parce qu'il n'y en avait pas assez. Dès que j'eus montré mon drapeau, une sorte de terreur se répandit sur le schooner, et je fus surpris de le voir, malgré sa faiblesse, mettre à la voile et s'éloigner de nous.

Vous savez que le grab navigue mal devant la brise. Heureusement que le schooner avait la même difficulté à surmonter. Cependant il levait sa voile carrée, et avec sa grande voile il semblait nous tenir tête. Au moment où, fort intrigué de la fuite du schooner, j'allais essayer d'activer la marche du grab, un homme stationné sur le mât cria: «Une autre voile étrangère au côté sous le vent!» Pendant que je réfléchissais sur tout ce que cela voulait dire, le mât de misaine du schooner se brisa en deux. Je chargeai le grab de voiles, et je me mis à portée du canon du schooner avant qu'il eût eu le temps de se débarrasser ou de retrancher le mât, qui bientôt après flotta auprès de nous. Pour lui faire montrer ses couleurs, je tirai un coup de canon; mais il ne se montra point jusqu'à ce qu'un second coup, chargé à balles, fût tiré au-dessus de lui. Alors, hissant un pavillon anglais, il nous laissa pénétrer le mystère de sa fuite.

Le schooner avait été pris par la frégate, dont nous apercevions de loin les voiles, et les deux vaisseaux avaient été séparés par les rafales de la nuit; il ne fallait donc pas perdre de temps pour s'en emparer. Quoique très-éloignée, la frégate était sous le vent; mais la grande distance qui nous séparait et la petite taille du grab nous laissaient l'espérance de n'avoir pas été aperçus. Nous avions de grandes difficultés à surmonter, car le courage des marins anglais ne peut s'affaiblir, quelque horrible que soit la situation dans laquelle ils se trouvent. Après s'être débarrassé des débris de son mât de misaine, le schooner dirigea sa course vers sa compagne et commença à faire feu sur nous avec tous les canons qu'il put décharger. Bientôt, côte à côte de lui, je fus forcé de lui donner plusieurs volées de canon, et, en restant entre le schooner et la frégate, nous lui ôtâmes toute possibilité de se sauver. Alors il baissa son drapeau, et j'en pris possession.

—Mais, de Ruyter, vous oubliez de me dire combien vous avez perdu d'hommes, et quelle gravité a la blessure qui vous prive de l'usage de votre bras.

—Nous avons eu un homme de tué, deux de blessés, et ma nageoire atteinte par une balle.

—La blessure n'est pas sérieuse, j'espère?

—Non, ce n'est rien.

—Comment! s'écria notre vieil ami Van Scolpvelt, qui venait d'entrer dans la cabine les mains chargées d'emplâtres et de ciseaux; qu'appelez-vous rien? Moi qui exerce ma profession depuis près de cinquante ans, je puis dire que je n'ai jamais vu une contusion aussi dangereuse. N'y avait-il pas deux doigts lacérés et l'index tout à fait brisé?

—Bah! répondit de Ruyter, deux doigts collés ensemble, voilà tout...

—Oui, dit le docteur en regardant d'un air joyeux la main à laquelle il allait donner des soins.