—Oui, répondit le rais, il ne faisait nullement attention aux ordres de ses chefs.

Nous fîmes tous les Européens prisonniers; nous enlevâmes une partie des armes et des provisions du brigantin, et nos malades, ainsi que le butin que nous avions amassé, tout fut transporté sur son bord.

Après avoir réparé les avaries du brigantin,—car nous l'avions retiré des rochers, contre lesquels il ne s'était que très-faiblement meurtri,—nous l'envoyâmes à l'île de France.

Quelques jours après, nous plaçâmes les lascars et les matelots qui avaient appartenu au brigantin sur un vaisseau de campagne, en leur donnant leur liberté. Ils l'acceptèrent joyeusement, à l'exception de huit ou dix, qui voulurent entrer au service de de Ruyter.


LXVIII

De Ruyter prit la résolution de traverser le détroit de la Sonde, pendant que je dirigerais ma course vers la baie de Malacca, afin d'apprendre des nouvelles des vaisseaux anglais. Avant de nous séparer, nous fixâmes pour rendez-vous une époque assez proche et une île qui avoisine celle de Bornéo.

De Ruyter me donna, en outre, d'amples et de minutieuses instructions, en m'engageant à ne pas les mettre en oubli, puis il souhaita à Aston une vie heureuse, et le contraignit à accepter des armes de prix, pour lesquelles le jeune lieutenant avait déjà plusieurs fois manifesté une grande admiration.

Dans ce mutuel adieu, qui séparait pour toujours, il était peu probable qu'il en fût autrement, deux hommes qui s'aimaient, il eût été difficile de découvrir la profonde souffrance qui leur serrait le cœur, car ils cachaient leur mutuelle émotion sous le masque transparent d'une indifférence et d'un calme affectés. Après cet adieu, de Ruyter me renouvela ses recommandations, embrassa Zéla, me pressa affectueusement les mains et remonta sur le grab.

Nous mîmes à la voile chacun de notre côté, et nous voguâmes dans des directions différentes. Aussitôt que j'eus atteint l'entrée de la baie, je me dirigeai vers la côte malaise, et je jetai l'ancre entre deux îles. Là, je me mis en communication avec les natifs; et, sans avoir de trop grandes difficultés à surmonter, j'obtins un proa d'une vitesse remarquable. Ce mode d'embarcation me paraissait la voie la plus sûre pour conduire Aston à Poulo-Pinang, ville qui se trouve à l'entrée de la baie, et qui appartenait aux Anglais.