Les gutturales malédictions des Malais et les furieuses menaces du marchand volèrent dans l'air comme des balles meurtrières; j'en écoutai un instant le bruit sinistre, puis je m'enfonçai dans les dédales de l'étroit passage.

La prudence me conseillait cette fuite, car non-seulement il était fort dangereux de lutter contre l'aveugle fureur d'une populace irritée, mais encore de laisser connaître mon nom et ma profession: l'un et l'autre eussent été un arrêt de mort.

Si la sagesse s'était faite mon seul guide, je me serais à sa voix promptement dirigé vers le port, où mon proa était amarré. Malheureusement pour moi, mon cœur trouva un obstacle dans la rapidité de ce départ, et cet obstacle était mon ami Aston. J'aurais eu plus que de la peine d'abandonner le lieutenant sans lui dire un dernier adieu. Je me serais senti honteux de la cause qui aurait motivé mon abandon.

Retenu par le désir de voir Aston, je suivis en silence le passage irrégulier et étroit dans lequel je m'étais engagé, et je m'éloignai du bazar.

En traversant une place éclairée qui attenait aux boutiques, je fus étonné de passer inaperçu; j'avais craint des poursuites, et en conséquence je m'étais élancé au travers de la place d'un pas rapide, après avoir eu la prudence de faire à mon costume quelques changements.

Après avoir franchi un labyrinthe de rues boueuses, de sombres allées, je parvins à gagner l'hôtel, dans lequel je pus entrer sans être aperçu; mais notre commune chambre était vide: Aston était encore absent.

La crainte que le lieutenant se trouvât mêlé à la dispute, ou qu'un accident eût révélé à mes ennemis qu'il était entré le matin dans la ville avec moi, me décida à aller à sa recherche.

J'échangeai mes vêtements arabes contre la jaquette et le pantalon blanc d'Aston, et la transformation fut si complète, que le domestique qui nous avait servis à dîner parut fort indécis sur la connaissance de ma personne.

Après un court examen, auquel je fut forcé de me soumettre pendant qu'il m'ouvrait la porte de la rue, cet homme sourit, et ce triomphant sourire fut la première lueur de la trahison qui devait bientôt éclater.

Je me rendis en toute hâte au bazar. La haute taille d'Aston, dont la figure calme et la belle tête blonde dominaient la foule, fut le premier objet qui frappa mes regards. Le peuple, furieux, entourait encore la porte du bijoutier, ou plutôt le seuil de la porte, car elle n'était plus qu'un espace vide; mais ce rassemblement populaire n'était point formé par les mêmes personnes, il y avait une vingtaine de sepays et des officiers de police. Aston et un officier écoutaient en silence la narration de l'événement. Pâle, effaré, hagard, le bijoutier se tenait devant eux et leur racontait ses malheurs. À ce groupe s'étaient joints la famille et les amis du marchand, et ils mêlaient aux plaintes du Parsée un lamentable concert d'injures et de malédictions.