En nous servant le déjeuner, le domestique de l'hôtel, celui-là même qui avait souri en me reconnaissant vêtu en colon, fit quelques observations sur l'événement de la nuit, et les termina en disant que le bijoutier auquel un Arabe avait si audacieusement volé plusieurs boîtes pleines de bijoux, avait l'habitude d'apporter ses marchandises à l'hôtel quand il s'y trouvait des étrangers.

Nous passâmes la journée avec autant de plaisir que la précédente. Cependant je n'étais pas tout à fait tranquille; l'affaire du bijoutier me préoccupait peu, et ce que je redoutais le plus était le hasard d'une découverte personnelle. Quelques-uns des vaisseaux que j'avais pillés pouvaient entrer dans le port, et malgré les changements que j'avais opérés dans mon costume, il était facile de me reconnaître.

À ces inquiétudes s'était jointe la crainte d'abandonner trop longtemps le schooner à mon contre-maître, et celle, plus grande encore, des angoisses qui devaient tourmenter mon adorée Zéla, qui, j'en étais certain, veillait dans le silence des nuits plus longtemps que les étoiles, et ne prenait point de repos pendant mon absence.

Cette dernière considération l'emporta sur toutes les autres: je me décidai à partir la nuit même, malgré le temps, qui était couvert, variable, ainsi que cela arrive souvent dans ces latitudes.

Je ne veux pas m'arrêter sur le déchirement du cœur que me causa ma séparation d'avec mon cher compatriote, car cet attristant souvenir est encore plein de regret.

Mon dernier adieu se traduisit en quelques lignes, et à ces paroles d'une tendresse de frère désolé, je joignis une centaine de louis, et je cachai le tout dans une manche de sa jaquette.

Je n'annonçai mon départ à personne; n'étant pas embarrassé par mes bagages, qui se composaient de mon abbah seul, je pus partir sans aucun aide.

Je n'ai jamais compris l'habitude de se charger en voyageant de peignes, de rasoirs, de brosses, de linge, friperie inutile, embarrassante, et qui laisse croire qu'un homme est incapable de dormir loin de sa maison sans être entouré par la moitié d'une boutique de mercier.

Mes dents, aussi blanches et aussi fortes que celles d'un chien, n'avaient pas besoin de recourir, pour conserver leur beauté, au frottement des brosses.

Ma tête n'était plus rasée comme autrefois, mais au contraire richement fournie d'une épaisse chevelure, et cette chevelure poussait sans soin, semblable à un buisson de ronces, et j'avance que je ne lui accordais pas plus d'attention qu'on n'en accorde aux rejetons sauvages de ce rampant parasite.