—Ma foi, dis-je en moi-même, si c'est un ennemi, qu'il approche... Si c'est un fantôme de mon imagination, je perds mon temps: c'est un tort.
Et je repris ma course.
Quand la lune éclaira de nouveau la vaste solitude dans laquelle je marchais, j'aperçus entre moi et la mer l'échaudoir public, et un peu plus loin un terrain sur lequel un vaisseau avait été construit; un demi-mille plus loin, entre le chantier et la mer, mon proa était amarré.
Je m'arrêtai sur l'élévation que formait un monticule de sable, et de ce promontoire mes regards plongèrent dans la direction où se trouvait mon bateau.
Pendant ces quelques minutes d'observation, je m'appuyai le dos contre un des murs de l'échaudoir, et dans cette position, qui permettait à mon ombre de tracer sur le sable une silhouette gigantesque, je vis à côté d'elle un long bras armé d'une plus longue lance, dont le mouvement plein de fureur cherchait à m'atteindre. Je me retournai avec vivacité, et en levant ma main gauche je m'enveloppai le bras dans les plis de mon manteau, afin d'éviter le coup; car un homme, armé d'un poignard, était auprès de moi. Ce mouvement de défensive n'intimida point mon agresseur, et son arme perça de part en part, mais sans m'atteindre, les nombreux plis de mon manteau. Je poussai un cri de fureur, et, me rejetant en arrière, je pris dans ma ceinture un pistolet qu'Aston m'avait donné, et je visai hardiment la figure de ce nocturne assassin. La babiole de Birmingham n'était qu'un objet de luxe: le coup ne partit pas. Je jetai loin de moi l'inutile jouet, et je saisis mon poignard, dont, grâce au bon rais, je savais parfaitement me servir. Je me trouvais placé sur un terrain plus élevé que celui sur lequel piétinait mon ennemi, et cette position ne lui permettait pas de renouveler facilement son attaque.
Croyant que le premier coup qu'il m'avait donné avait non-seulement déchiqueté mon manteau, mais encore effleuré mon bras (l'arme était empoisonnée et son attouchement mortel), l'homme essaya de se sauver.
Je m'élançai à sa poursuite; mais il était très-agile, et paraissait parfaitement connaître les sinuosités d'un terrain contre lesquelles je me butai plusieurs fois. Cependant je l'effrayai si bien en lui criant à différentes reprises: «Arrêtez, ou je fais feu!» (on ne doit pas oublier que je n'avais qu'un poignard), qu'il se précipita, pour se soustraire à mes regards, à travers l'ouverture d'un mur; de ce mur se détachèrent quelques pierres, et je lançai au fuyard les plus grosses dont je pus m'emparer.
Ce mur, les entraves qui à chaque pas embarrassaient ma course, me montrèrent que nous étions dans un chantier provisoire, entouré par une haute palissade, et dans lequel j'étais venu plusieurs fois pour parler à mes hommes. Un profond canal, qui avait été coupé pour faire flotter un vaisseau, mais qui maintenant était presque vide, se trouvait devant le chantier.
—Mon homme est pris, me dis-je.
Ma croyance était vaine, car il continua sa course, hésita un instant et se tourna vers moi. Je crus qu'il allait m'attaquer de nouveau.