Une brise de mer constante, une température modérée et du repos détruisirent la fièvre, et mes hommes reprirent gaieté, force et courage.
Quelques mots expliqueront à mes lecteurs comment il se fit qu'un secours si prompt et si efficace nous arriva au milieu de nos dangers à Java.
Zéla et sa plus jeune servante s'étaient embarquées dans un petit canot que, par fantaisie, ma femme appelait sa barge. Elles avaient dirigé leur frêle esquif le long du rivage, vers une petite place ombragée où, loin de tout regard, il leur était possible de se livrer à leur plaisir favori, celui de nager. J'avais si bien fait prendre l'habitude et le goût des bains à Zéla, qu'elle était presque amphibie. Pendant notre séjour à l'île de France, de Ruyter me compara à un requin, et ma belle Arabe, qui me précédait toujours dans l'eau, vêtue d'un caleçon bleu et blanc, au poisson pilote. En nageant avec sa compagne, Zéla entendit le bruit des mousquets apporté par le vent de terre sur la surface ombragée et calme de la mer. Le son était si bas, si sourd, si indistinct, que, pendant les premières minutes, la jeune femme crut qu'il était le bruit naturel à notre chasse. Cependant un indéfinissable sentiment de tristesse glissa dans l'esprit de Zéla; elle remit donc ses vêtements et voulut débarquer, mais une réflexion l'empêcha de suivre cette première idée. La décharge des fusils devint plus distincte, et la finesse exquise de l'oreille de Zéla la rendit capable de distinguer le bruit de ma carabine, qui avait le son aigre et retentissant.
Bientôt après, la jeune femme entendit, quoique faiblement, les cris des natifs, et ces cris lui parurent les clameurs de la guerre et non celles d'une joyeuse chasse. Zéla regagna donc en toute hâte le schooner et communiqua ses craintes au contre-maître. Inquiet et obéissant, le brave homme grimpa sur le mât, et de là il vit la cavalerie javanaise sortir en toute hâte du village. Fort heureusement, les bateaux étaient côte à côte du schooner, ainsi que la chaloupe; ils furent donc vivement équipés et armés.
Zéla conduisit les hommes. Son instinct merveilleux les guida si bien, qu'ils arrivèrent à temps pour m'arracher à une mort horrible. C'est donc avec justice, avec vérité, avec bonheur que j'appelle Zéla l'ange de ma destinée.
CIV
Avec les calmes et les rafales qui se suivaient les uns les autres, avec la poursuite des vaisseaux de toutes nations qui éveillaient notre convoitise, notre vie n'était point une vie de paresse, de repos et de tranquillité. Dans l'Inde, l'autorité se sert de son pouvoir uniquement en vue de son intérêt personnel, et je crois que cette conduite est généralement adoptée par tous les hommes libres. J'avais acquis des inclinations féroces et le mal que je faisais n'avait d'autre limite que l'impossible. Le golfe de Siam et les mers chinoises retentirent longtemps des ravages exercés par le schooner, et l'approche des trombes, des ouragans, qui y sont si dangereux, était moins redouté que l'approche de notre vaisseau. J'ai fidèlement raconté, dans la première partie de cette histoire, et nos exploits et notre manière de vivre; j'ajouterai donc des ailes à mon récit, afin d'éviter les petits détails qui mènent à une répétition sans fin, pour éviter la stupidité méthodique contenue dans ce livre de plomb qu'on appelle un journal de mer.
Nous touchâmes d'abord à l'île de Caramata afin d'y prendre de l'eau, car notre arrimage était si bien rempli par le butin, que nous n'avions qu'un très-petit espace pour notre eau. La plus horrible torture punissait souvent notre avarice, et cette torture, la plus grande que puisse, sans y succomber, supporter la nature humaine, est celle de la soif. Bien des fois, nous nous trouvions limités à ne boire que trois demi-quarts d'une eau sale, saumâtre et fermentée; alors le plus avare de nous eût volontiers échangé sa part de butin pour une cruche d'eau limpide. Dans les moments de privation, je ne rêvais le bonheur qu'au milieu d'un lac; une rivière me semblait trop petite pour arriver à satisfaire mon insatiable soif. Nous étions donc dans cet horrible état de souffrance lorsque nous arrivâmes à Caramata. Là, je me procurai une abondante provision d'eau, du fruit, de la volaille, et nous reprîmes notre course.
Le premier des rendez-vous assignés par de Ruyter était fixé dans le voisinage des îles Philippines. En suivant le long de la côte de Bornéo, nous abordâmes une grande jonque chinoise qui rasait les bords de deux îles en flammes. Une de ces îles était très-petite; les bords polis de son cratère volcanique étaient dorés par le feu, et du centre de ce feu s'élevait constamment une mince colonne de vapeur. Cette île était jointe à l'autre par un banc de sable qui, selon toute probabilité, avait été formé par la lave; cette dernière île était assez vaste, mais elle n'avait point de feu sur son sommet, dont la forme ressemblait à celle d'un bonnet persan; sous ce bonnet imaginaire s'ouvrait une immense bouche qui laissait échapper de temps à autre une épaisse bouffée de fumée noire.