—Capitaine, me dit le quartier-maître, regardez ce grand paresseux de Turc, j'espère qu'il a une belle place: assis dans la mer et fumant avec nonchalance cette immense pipe d'eau!

La comparaison fantastique du vieux marin n'était point inapplicable.

La jonque était remplie de Chinois qui émigraient à Bornéo pour s'y établir. J'échangeai des provisions fraîches contre quelques nids d'oiseaux, puis je laissai la cargaison vivante continuer sa route sans lui faire aucun mal.

Quelques jours après, nous eûmes le malheur de raser un banc de sable; mais, grâce à la faiblesse du vent, il nous fut facile d'éviter un naufrage.

Après avoir laissé à notre gauche l'île de Panawan, nous nous arrêtâmes dans un ancrage passable, à la hauteur du cap Bookelooyrant, et nous y attendîmes de Ruyter pendant deux jours. Ne voyant rien venir, je levai l'ancre, et nous fîmes une course vers le nord pour gagner le second rendez-vous, qui était une île appelée le Cheval Marin. Cette île n'était point habitée, et dans un certain endroit que de Ruyter m'avait soigneusement dépeint, je trouvai une lettre contenant ses instructions. Il m'ordonnait de continuer ma course dans une ligne parallèle à la latitude, jusqu'à ce que j'arrivasse en vue de la côte de la Cochinchine. Je suivis avec les caprices du temps la ligne tracée par mon ami; mais ces caprices étaient souvent contraires à mon devoir et à mes désirs. Parfois cependant l'atmosphère était splendide et les nuits si lumineuses et si fraîches que je les passais presque toutes sur le pont, causant avec Zéla ou écoutant des histoires arabes. Pendant quelques jours, nous restâmes en panne à la hauteur d'une île appelée Andradas; le temps allait changer et ne nous présageait rien de favorable à la continuation de notre course.

Un silence de mort planait dans l'air, qui était humide et chargé d'une épaisse rosée. L'île se voila bientôt, et ses contours se perdirent dans une vapeur bleuâtre. Le soleil prit des proportions immenses, mais son éblouissante clarté s'affaiblit si bien que le regard pouvait en supporter l'éclat; les étoiles étaient visibles au milieu du jour: on eût dit qu'elles allaient plonger dans la mer. Ce sinistre et mélancolique prélude était réfléchi d'une manière épouvantable par le miroir de l'eau et sur les figures attristées de mon équipage. J'eus mille peines à réveiller mes hommes de cette torpeur craintive, mille peines pour réussir à les préparer au combat que nous allions avoir à soutenir avec les vagues et les éléments en fureur.


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Les hommes placés en haut amenaient les légers mâts et les vergues, tandis que nous carguions les voiles et que les Arabes et les natifs étouffaient leurs craintes sous la grande voix d'un bruyant travail.

J'examinai l'horizon avec inquiétude: ses couleurs grises et sombres devenaient à chaque instant plus épaisses et plus obscures. Tout à coup une boule de feu que je pris pour une étoile volante descendit du ciel perpendiculairement sur notre vaisseau, qui était stationnaire et immobile; cette boule tomba dans la mer, tout près de notre quartier, et elle fit autant de bruit qu'un boulet de canon. À la même minute, le ciel se déchira en deux avec un craquement épouvantable, le schooner trembla comme s'il se fût heurté contre un rocher, et alors la pluie, le vent et le tonnerre éclatèrent furieusement. Par bonheur, l'orage nous emporta en avant et nous chassa avec une force violente et irrésistible devant la tempête. Après avoir supporté le premier choc, nous nous remîmes de notre terreur, et l'orage s'établit au nord-est. Nous déferlâmes les voiles d'orage, afin de mettre le vaisseau sous le vent dès que la violence de la tempête se serait épuisée. Le schooner était un incomparable navire, et quand j'eus fait mettre tout en sûreté à bord, nous le mîmes au vent et en panne avec la grande voile d'orage bien carguée. Le ciel était noir, tout à fait sans étoiles; la mer blanche d'écume.