—J'ai bu forcément, docteur; mais allez voir notre malade en bas; si j'ai engouffré un baril d'eau, moi, il en a bien avalé un tonneau, et il faut que cette absorption le tue si vous ne lui prêtez le généreux secours de votre assistance.

—Combien de temps est-il resté dans l'eau? demanda Van Scolpvelt.

—Je ne sais pas, docteur; je ne me suis pas amusé à compter les minutes en plongeant dans la mer.

—Le sauvetage a pris la durée d'un quart d'heure, dit le rais.

—Fort bien, répondit le docteur. Ne vous inquiétez pas, capitaine; on peut, sans crainte de perdre la vie, rester dans l'eau pendant vingt minutes, pourvu cependant que ma science vienne en aide à la nature. Suivez-moi, capitaine.

Van Scolpvelt descendit d'un air superbe l'escalier de l'écoutille, fit mettre le corps du Français sur une table et le dépouilla de ses vêtements. Les soins du docteur firent bientôt apparaître de faibles symptômes de vie. Le munitionnaire Louis, profitant habilement d'une inattention du docteur, fourra dans la bouche de l'asphyxié le goulot d'une bouteille de skédam; mais, au grand désespoir de l'intrépide Hollandais, le docteur vit le geste et repoussa l'étrange remède avec indignation.

Quelques heures après, l'espoir de sauver le pauvre Français devint une certitude, et j'eus le plaisir d'entendre Van Scolpvelt et Louis s'attribuer personnellement, en se le disputant l'un à l'autre, l'honneur d'avoir rendu la vie au protégé de de Ruyter.

Nous apprîmes le lendemain qu'avant de se jeter à la mer, le Français avait, pour lui servir de ballast, chargé ses mains de deux gros boulets de canon.

Une sorte de haine fut la seule récompense que m'accorda l'étranger pour tout remercîment.

—Suis-je donc un esclave? dit-il à de Ruyter un jour. Suis-je la propriété de cet Anglais maudit? N'ai-je pas aussi bien que tout homme la libre disposition de mon corps? Pour quelle raison ce féroce Trelawnay s'est-il mis entre la mort et moi? Sa nature brutale se plaît pourtant dans le carnage, car il aime à exterminer ceux qui tiennent à la vie, et je ne puis comprendre dans quel but, pour quel motif, il m'a retiré de la mer! J'étais déjà si heureux, je me croyais au ciel, endormi sur ses genoux! Ah! malheur au démon qui s'est placé entre elle et moi; malheur à celui qui m'a ramené sans pitié dans l'enfer de l'existence! Je n'ai plus ni repos ni espoir; je veux mourir, et ils s'unissent tous pour me forcer à vivre, pour m'attacher à la chaîne de mes amers chagrins!