Pendant trois jours, nous continuâmes à chasser dans les jungles; pendant trois jours, de Ruyter explora les ruines pour y découvrir les traces du jeune Français.

—J'ai raison de croire, me dit de Ruyter, qu'après m'avoir juré sur l'honneur qu'il n'attenterait pas à sa vie, le jeune Français s'est livré à la férocité d'un tigre, croyant, par cette action, ne pas enfreindre les engagements qu'il avait pris avec moi.

La mystérieuse disparition d'une personne pour laquelle nous ressentions une amicale pitié nous attrista profondément, et ce ne fut qu'en désespoir de cause que nous abandonnâmes nos recherches.

L'équipage assurait d'une voix unanime que, pendant le séjour du jeune homme sur le vaisseau, l'esprit du suicide hantait le grab, qu'on le voyait assis sur le couronnement de la poupe, qu'on entendait ses plaintes lugubres. Si un matelot était assez hardi pour vouloir approcher le fantôme, ce dernier se jetait dans la mer et suivait en gémissant le sillage du vaisseau.

Cette superstitieuse terreur se répandit si bien parmi les matelots, que la plupart n'osaient aller le soir à l'arrière du vaisseau sans appeler à leur aide la divine protection du ciel.


XCII

Un soir, au coin du feu, de Ruyter nous raconta l'histoire du jeune Français.

L'agent de correspondance que notre commodore avait à l'île de France, ayant eu besoin d'un commis, écrivit en Europe. Quelques mois après le départ de sa lettre, deux jeunes gens se présentèrent à lui, protégés par une instante recommandation. Ces jeunes gens se dirent frères, et cette assertion était justifiée par une grande ressemblance de gestes, d'allures et de visage. L'aîné semblait avoir près de vingt ans, le cadet paraissait beaucoup plus jeune. Les deux frères étaient beaux, doux, excessivement distingués dans leurs manières et dans leur langage. Un appartement fut donné aux nouveaux commis dans la maison du marchand, qui, pendant les premiers jours de l'installation de ses employés français, fut plus content de leur zèle que de leur savoir.

Enfin, après un travail assidu, les deux étrangers devinrent d'admirables arithméticiens. Constamment heureux de se trouver ensemble, les beaux jeunes gens sortaient seuls, ne fréquentaient ni les cafés ni les bals, consacrant à la promenade ou à l'étude leurs heures de liberté. Cette conduite régulière enchanta le négociant, et, pour en prouver sa satisfaction, il accorda un congé de huit jours à ses protégés, et leur permit d'aller passer cette semaine de repos dans une maison de campagne qu'il possédait à Port-Louis.