Quelques minutes après, nous fûmes entourés par les bateaux du pays, chargés de poissons, de fruits et de légumes en si grande quantité, que cet approvisionnement eût suffi pour remplir les magasins d'une frégate.
Les quatre personnes sauvées du naufrage furent transportées sur le grab, et de Ruyter leur promit de profiter de la première occasion amenée par le hasard pour les envoyer dans les colonies anglaises. Peu de temps après, le capitaine et son fils furent dirigés vers l'Angleterre; nous avions mis dans leur malle une bourse pleine d'or, car ils avaient tout perdu au naufrage du navire. Le vieux capitaine mourut au cap de Bonne-Espérance ou à l'île Sainte-Hélène, et nous n'entendîmes jamais reparler de son fils. Le contre-maître trouva une place dans un vaisseau de commerce du pays qui naviguait le long des côtes, et le bosseman resta avec lui.
Avant de mettre à la voile, nous examinâmes le schooner, afin de nous assurer si, en se heurtant contre le banc de sable, il n'avait pas souffert. Quelques morceaux de cuivre s'étaient détachés, et rien de plus.
Le grab fut métamorphosé en vaisseau arabe avec une poupe élevée et un gaillard d'avant couvert en grosse toile peinte. Le schooner reprit sa coupe américaine, et fut peint avec de grandes raies d'un jaune brillant.
Suivi du chef malais, de Ruyter fit plusieurs excursions dans l'intérieur de l'île, car il désirait examiner un pays qui à cette époque était tout à fait inconnu aux Américains. Nous visitâmes, Zéla et moi, nos anciennes retraites, et, après avoir dessiné le plan d'un bungalow, je traçai un jardin en calculant combien il me faudrait de temps et de travail pour que le terrain produisît du blé, du riz, du vin. Pendant que mon imagination bâtissait une retraite pour l'amour, j'aidai matériellement Zéla à bâtir une hutte, dont la construction consistait en quatre bambous perpendiculaires couverts de feuilles de palmier. Avec une adresse culinaire incomparable, Zéla fit cuire du poisson, et la baguette de ma carabine nous tint lieu de broche. Tout fier de ma nouvelle dignité de chef de famille, et franc tenancier d'un terrain sans bornes, j'arpentais fièrement mon domaine en disant:
—Chère Zéla, que nous serions heureux ici, mille fois plus heureux que dans ce schooner, qui ressemble à un cercueil, et où nous sommes serrés et ballottés comme des dattes mises en caisse et portées sur le dos d'un dromadaire boiteux!... Que nous serions heureux!...
Ici je fus interrompu par un bruit de pas, et, ne voyant rien paraître, je commençai à croire à la résurrection de mon vieil ami l'orang-outang, qui sans nul doute reparaissait dans le monde pour venir me disputer la possession de ses biens, car nous avions bâti notre hutte sur les ruines de son ancienne demeure. Mais à la place du sauvage vieillard apparut dans le feuillage la belle figure de de Ruyter. Pour la seconde fois les rires moqueurs de mon ami dérangeaient mes plans imaginaires d'une vie rurale.
—Allons, mon garçon, le Malais m'a fait prévenir qu'une voile étrangère était dans le largue vers le sud; venez, il est temps de vous remettre sur le dos du dromadaire boiteux... Le grab n'est pas tout à fait en état de se mettre en mer; allez à la recherche de l'étranger et amenez-le ici.
Dix minutes après, j'étais à bord, j'avais levé l'ancre, et, favorisés par une excellente brise, nous fîmes une course qui nous plaça en vue de l'étranger avant le coucher du soleil. Il naviguait remarquablement bien; nous le perdîmes de vue pendant la nuit, mais il reparut le matin, et, après une chasse de neuf heures, il tomba en notre pouvoir. Ce vaisseau marchand, venu de Bombay et destiné à Canton, était un magnifique brigantin bâti en bois de teck de Malabar par les parsis de Bombay, et frété de laine, de coton, d'opium, de fusils, de perles d'Arabie, de nageoires de requin, d'huile des îles Laccadives et de quatre ou cinq sacs de roupies.
Cette précieuse prise nous indemnisa amplement de nos fatigues, et aussitôt une satisfaction universelle illumina les figures brunies de mon sombre équipage.