Tout fier de ma capture, je fis diriger le schooner vers notre ancrage. Deux jours après mon retour au rivage, de Ruyter envoya son ami le Malais à Pontiana, riche et puissante province de l'Ouest fondée depuis peu de temps par un prince arabe. La ville capitale est située sur les bords d'une rivière navigable, et elle possédait une factorerie hollandaise avec laquelle notre Malais faisait des affaires considérables. Il y était allé afin de trouver un agent et de disposer de la cargaison de Bombay, car nous n'avions pas assez d'hommes pour envoyer la prise à une distance plus éloignée.

Le capitaine du brigantin, qui avait un intérêt dans le vaisseau, l'aimait tellement, qu'il nous proposa de le racheter.

Je profitai avec joie des jours de repos que m'accordait cette affaire pour continuer avec Zéla mes plans de bonheur futur et nos charmantes promenades dans notre nouvelle propriété.


CXII

Les dispositions nécessaires à la vente de notre prise demandaient un temps si considérable, que de Ruyter profita de ce délai pour utiliser son loisir; il partit avec le grab, afin de glaner quelques bonnes rencontres sur les mers de Chine, me laissant dans l'île pour y surveiller nos vaisseaux. Je confiai au premier contre-maître la garde de notre prise, dont l'équipage fut installé dans les petites huttes que les Malais avaient construites pour nos malades. Le second contre-maître et une bande d'hommes s'occupèrent à saler la chair des sangliers, des buffles, des daims et des canards donnés par l'ami de de Ruyter, et moi à faire une immense provision de riz et de maïs.

Le peu de loisir accordé par mes nombreuses occupations était employé à des travaux champêtres, et je poursuivais la continuation de ces travaux avec tout le zèle que donnent la nouveauté et l'ardeur d'un homme qui vient de s'établir dans une colonie nouvelle. La petite rivière où je m'étais baigné avec Zéla quelques heures avant notre rencontre avec le Jungle-Admée était mon arsenal naval. Nous y passions des journées entières dans le plus complet isolement, car cette partie de la rivière était séparée de l'île par un mur de jungles. De la hauteur des rochers, nos regards plongeaient sur le schooner en rade avec sa prise, et, à l'aide d'un drapeau, nous pouvions correspondre avec l'équipage. Au coucher du soleil, nous rentrions à bord, autant pour amuser nos hôtes que pour me trouver à mon poste pendant la nuit.

Un soir, nous nous trouvâmes en si grande disposition de nous amuser, que le pont fut bientôt couvert par une grande quantité de coupes de punch, d'arack, d'eau-de-vie, de gin, de vin de Bordeaux: charmantes liqueurs qui empêchent le cœur de s'ossifier, et qui ferment les crevasses faites à notre corps par la brûlante chaleur du soleil. Les Indiens disent que la séve du mimosa est un antidote contre le chagrin. C'est vrai, et nous en avions une preuve dans notre commandant captif. Au commencement de la soirée, le pauvre homme avait pleuré sur la perte de son bien-aimé vaisseau, en me disant que, s'il avait plu à la Providence de lui enlever sa femme et ses six enfants, il aurait pu se soumettre à cet affligeant décret; mais que sur son navire il avait mis tout son cœur, toutes ses habitudes, toutes ses espérances, et qu'il lui serait impossible d'en supporter la perte avec résignation.

Quand le magique talisman de l'esprit-de-vin eut touché l'âme du capitaine, la tristesse s'enfuit, il parla, il chanta, me serra les mains en m'appelant son meilleur ami. Notre orgie fut interrompue tout à coup par la voix du vieux contre-maître, qui annonçait l'arrivée d'un ami.

Un grand proa à la marche rapide rasait les flots, et lorsqu'il fut côte à côte avec nous, le chef malais apparut sur le schooner.