—Ah! vous la calomniez! Non; elle ne voulut pas nuire à mon avenir et être la cause de mon exil. Le lendemain je reçus un brevet de capitaine et l'ordre formel de rejoindre immédiatement mon régiment. J'étais amoureux, mais soldat, et désobéir, c'eût été me déshonorer. D'ailleurs, mon cœur était plein d'espérance; j'attendais tout de l'avenir: avancement, honneurs, richesses. Nous jurâmes, Margarita et moi, de nous aimer toujours, et je partis.
Nous nous écrivions souvent, et ses dernières lettres me firent concevoir quelques craintes. Malgré toute sa réserve, je compris qu'elle regrettait d'être actrice, et qu'elle s'effrayait des persécutions auxquelles l'exposait cette profession. La vieille dame, qui jusqu'alors lui avait tenu lieu de mère, était mourante, et Margarita, désespérant de voir s'accomplir notre union, exprima le désir de chercher un refuge dans un cloître. Enfin, dans une dernière lettre, elle me dit un éternel adieu. Sa nourrice était morte, et la pauvre Margarita était entrée au couvent de Sainte-Marie de l'Épée blanche. Vous comprenez mon désespoir. J'obtins un congé, et je partis en toute hâte pour Madrid; mais il me fut impossible de voir Margarita. Voici sa dernière lettre, ajouta-t-il en donnant à Calderon la lettre de la novice; lisez-la, de grâce.
Calderon s'abandonnait rarement à des élans de sensibilité; mais la lettre de Margarita était si touchante, elle exprimait des sentiments si nobles et si purs, qu'il ne put la lire sans manifester une certaine émotion. Mais, composant son visage:
—Don Martin, dit-il avec un sourire amer, vous êtes la dupe des manœuvres d'une femme. Un jour vous serez désabusé; mais l'expérience vous coûtera cher. Cependant, si ma position me permet de servir maintenant vos intérêts, d'adoucir un peu vos peines, disposez de moi. Je crois qu'il sera facile d'intéresser la reine en votre faveur; je lui remettrai cette lettre, qui ne peut manquer de faire impression sur le cœur d'une femme. La reine est patronne du couvent, et par elle nous sommes sûrs d'obtenir l'ordre de rendre à la liberté la jeune novice. Pourtant ce n'est pas tout: il faut encore que votre famille consente à ce mariage. Margarita n'est pas noble; mais des lettres patentes du roi lui donneraient ce qui lui manque de ce côté.
En vous les accordant, le roi vous pourvoira d'un emploi lucratif et honorable, et votre père sera bien exigeant s'il ne considère pas de tels avantages comme un douaire suffisant pour la future épouse. Votre mérite est grand, et l'on s'accorde à reconnaître que vous portez dignement le nom de vos ancêtres.
Quant à moi, je vous vois avec peine arrêté sur le chemin de la fortune, et j'ai hâte d'aplanir pour vous tous les obstacles. J'avoue que quand je vous ai vu faire antichambre dans mon palais, j'ai rougi de mon ingratitude; mais je veux réparer mes torts envers vous. On dit généralement que je fais un mauvais usage de ma puissance... votre avancement prouvera le contraire.
—Cher et généreux Calderon, balbutia Fonseca vivement ému, j'ai toujours méprisé l'opinion du vulgaire; des envieux seuls peuvent vous calomnier.
—Non, répondit Calderon, j'ai mes défauts; mais je possède au moins le sentiment de la reconnaissance... Venez me voir demain.