—Fi donc! point de faux scrupules... ne crains rien. Je te couvre de ma personne sacrée et te mets à l'abri de toute atteinte. Prends donc un air moins sombre. N'as-tu pas aussi ton Armide? Quel est ce billet que tu tiens? N'est-il pas d'une femme? Ah! ciel et terre! s'écria le prince en s'emparant de la lettre: Margarita! Oserais-tu bien aimer celle que j'aime? Parle, traître! mais parle donc!...

—Votre Altesse, dit Calderon d'un ton digne et respectueux, Votre Altesse veut-elle m'entendre?... Un jeune homme que j'ai élevé, qui fut mon premier bienfaiteur, et à qui je dois ce que je suis, brûle de l'amour le plus pur pour Margarita. Il se nomme don Martin Fonseca. Ce matin, il est venu me prier d'intercéder en sa faveur auprès de ceux qui s'opposent à cette union avec Margarita. Ah! prince, ne détournez pas vos regards. Vous ne connaissez pas le mérite de Fonseca: c'est un officier de la plus haute distinction. Vous ignorez la valeur de pareils sujets, de ces nobles descendants de la vieille Espagne. Prince, vous avez un noble cœur. Ne disputez pas cette jeune fille à un illustre soldat de votre armée, à celui dont l'épée défend votre couronne. Épargnez une pauvre orpheline; assurez son bonheur, et cet acte magnanime vous absoudra devant Dieu de bien des plaisirs coupables.

—C'est toi que j'entends, Rodrigues! répliqua le prince avec un sourire amer. Valet, tiens-toi à ta place. Lorsque je veux entendre une homélie, j'envoie chercher mon confesseur; quand je veux satisfaire mes vices, j'ai recours à toi... Trêve de morale!... Fonseca se consolera; et quand il saura quel est son rival, il s'inclinera devant lui. Quant à toi, tu m'aideras dans ce projet.

—Non, monseigneur, et que Votre Altesse me le pardonne.

—Tu as dit non, je crois? N'es-tu pas mon favori, l'instrument de mes plaisirs? Tu me dois ton élévation; veux-tu me devoir ta chute? Ta fortune trop rapide t'a fait tourner la tête, Calderon, prends garde! Déjà le roi te soupçonne et n'a plus en toi la même confiance; Uzeda, ton ennemi, est écouté avec faveur; le peuple te déteste, et si je t'abandonne, c'en est fait de toi!

Calderon, debout, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux pleins d'éclairs sinistres, restait muet devant le prince. Celui-ci, interrogeant la physionomie de son favori, parut vouloir sonder ses pensées.

Tout à coup il se rapprocha de lui, et dit d'une voix émue:

—Rodrigues, j'ai été trop vif: tu m'avais rendu fou; mais mon intention n'était pas de te blesser. Tu es un serviteur fidèle, et je crois à ton attachement. J'avoue même que, s'il s'agissait d'une affaire ordinaire, je trouverais ton raisonnement juste, tes scrupules louables, tes craintes fondées; mais je te répète que j'adore cette jeune fille, qu'elle est maintenant le rêve de toute ma vie, qu'à tout prix il faut qu'elle soit à moi! Veux-tu m'abandonner? veux-tu trahir ton prince pour un officier de fortune?

—Ah! s'écria Calderon avec une apparence d'émotion vraie, je donnerais ma vie pour vous, et je sens ce que me reproche ma conscience pour avoir voulu satisfaire vos moindres caprices. Mais en me prêtant cette fois à vos désirs, je commettrais une trop lâche perfidie! Don Martin a remis entre mes mains la vie de sa vie, l'âme de son âme... Prince, si vous me voyiez traître à l'honneur et à l'amitié, pourriez-vous désormais vous fier à moi?

—Traître, dis-tu? Mais n'est-ce pas moi que tu trahis? Ne me suis-je pas fié à toi? ne m'abandonnes-tu pas? ne me sacrifies-tu pas? Au surplus, comment pourras-tu servir ce Fonseca? comment prétends-tu délivrer la jeune novice?