»Calderon, mon précieux favori, sans toi la vie me serait insupportable; aussi tu me vois ravi de ton retour, car tu n'as pas d'égal pour inventer des plaisirs dont on ne se lasse jamais. Eh bien! ne rougis pas, si l'on te méprise à cause de tes talents, moi, je leur rends hommage. Par la barbe de mon grand-père, quel joyeux temps que celui où je serai roi, avec Calderon pour premier ministre!

Calderon fixa sur le prince un regard inquiet, et ne parut pas tout à fait convaincu de la sincérité de Son Altesse. Dans ses plus grands accès de gaieté, le sourire de l'infant Philippe avait encore quelque chose de faux et de méchant; ses yeux, glauques et profonds, n'inspiraient aucune confiance. Calderon, dont le génie était infiniment supérieur à celui du prince, n'avait peut-être pas autant d'astuce et d'hypocrisie, de froid égoïsme et de corruption raffinée que ce jeune homme presque imberbe.

—Mais, ajouta le prince d'un ton affectueux, je viens te faire des compliments intéressés. Jamais je n'eus plus besoin qu'aujourd'hui de mettre à l'épreuve tout ce que tu as d'imagination, d'adresse et de courage; en un mot, Calderon, j'aime!

—Prince, reprit Calderon en souriant, ce n'est certainement pas votre premier amour. Combien de fois déjà Votre Altesse m'a tenu le même langage!

—Non, répliqua vivement l'infant, jusqu'à ce jour je n'ai pas connu le véritable amour, et je me suis contenté de plaisirs faciles; mais on ne peut aimer ce qu'on obtient trop aisément. La femme dont je vais te parler, Calderon, sera une conquête digne de moi, si je parviens à posséder son cœur.

»Écoute. Hier, j'étais allé avec la reine entendre la messe à la chapelle de Sainte-Marie de l'Épée blanche; tu sais que l'abbesse de ce couvent est protégée par la reine, dont elle a été autrefois dame d'honneur. Pendant le service divin, nous entendîmes une voix dont les accents ont porté le trouble dans mon âme!

»Après la cérémonie, la reine voulut savoir quelle était cette nouvelle sainte Cécile, et l'abbesse nous apprit que c'était une célèbre cantatrice, la belle, l'incomparable Margarita. Eh bien, que t'en semble? lorsqu'une actrice se fait religieuse, pourquoi Philippe et Calderon ne se feraient-ils pas moines? Mais il faut te dire tout: c'est moi, moi indigne, qui suis cause de cette merveilleuse conversion.

»Voici comment: Il y a de par le monde un jeune cavalier nommé don Martin Fonseca, parent du duc de Lerme; tu le connais. Dernièrement le duc me dit que son jeune parent était amoureux fou d'une fille de basse extraction, et qu'il désirait même l'épouser.

»Ce récit piqua ma curiosité, et je voulus connaître l'objet de cette belle passion. C'était cette même actrice que j'avais déjà admirée au théâtre de Madrid. J'allai la voir, et je fus frappé de sa beauté, encore plus enivrante à la ville qu'au théâtre. Je voulus, mais en vain, obtenir ses faveurs. Comprends-tu cela, Calderon? Je pénétrai de nuit chez elle. Par saint Jacques! sa vertu triompha de mon audace et de mon amour. Le lendemain je tâchai de la revoir; mais elle avait quitté sa demeure, et toutes mes recherches pour découvrir sa retraite furent infructueuses jusqu'au jour où je retrouvai au couvent l'actrice que j'avais connue. Pour rester fidèle à Fonseca, elle s'était réfugiée dans un cloître; mais il faut qu'elle le quitte et qu'elle soit à l'infant d'Espagne. Voilà mon histoire, et maintenant je compte sur toi!

—Prince, dit gravement Calderon, vous connaissez les lois espagnoles et leur rigueur implacable en matière de religion... Je n'oserai...