À cette époque, les nids mangeables se vendaient au marché chinois trente-deux dollars espagnols la rattie, ce qui faisait évaluer la charge du vaisseau à quatre-vingt-dix mille livres. Le pauvre diable de capitaine, dont vingt ans de service n'avaient pas garni l'escarcelle de cent livres d'économie, se désespéra, s'arracha les cheveux et reprit la mer avec l'espoir de regagner le vaisseau.

Pour la première fois de sa vie, le commandant du brigantin se recommanda à la miséricorde de Dieu; mais le ciel ne jugea pas à propos d'écouter cette sordide prière, et le vaisseau, mal dirigé par les marins, échoua sur les côtes de la Chine. La trouvaille de quatre livres d'or n'aurait pas donné aux Chinois la satisfaction qu'ils ressentirent en voyant arriver près d'eux cette cargaison de nids d'hirondelles.

L'annonce de l'aubaine parcourut le pays comme un feu grégeois; alors les timides Chinois oublièrent leur crainte du danger, ne firent attention ni aux vents ni aux vagues, et se précipitèrent à travers le ressac écumant. Les forts foulèrent aux pieds les faibles, les frères passèrent sur leurs frères, et tous arrivèrent sur le vaisseau naufragé; le pauvre vaisseau fut si bien pillé qu'il flotta sur l'eau aussi légèrement que le ferait une boîte à thé vide; pas un morceau, pas même un fragment de la cargaison ne fut laissé sur les parois du fond de cale.

Le vainqueur de la prise dont je venais de m'emparer à mon tour appartenait à la classe savante du commandant anglais. Ce fut donc son ignorance qui fit mon succès, et, pour être bien certain de ne pas perdre ma prise, je la mis en touage derrière le grab.

Louis, le munitionnaire, qui était avec moi, me demanda la permission d'aller à bord du navire capturé pour y faire l'expérience culinaire de la soupe renommée de nids d'hirondelles. Cette soupe a, dans la Chine, une si grande réputation de saveur, qu'elle a donné naissance à ce proverbe: «Si l'esprit de la vie, si l'âme immortelle quittait le corps d'un homme, l'odeur seule de ce mets divin le ferait revenir, sachant bien que le paradis ne peut offrir de délices qui soient comparables à cette merveilleuse nourriture.»

—Capitaine, me dit Louis avant de quitter le grab, si je parviens à introduire en Europe cet excellent potage, et le non moins célèbre [arrah-punch], je serai, à bon droit, aussi connu que Van Tromp ou que le prince de Galles? Hein! dites! savez-vous?

Excité par cette glorieuse ambition, Louis le Grand fit mille politesses au cuisinier chinois, et se mit si joyeusement à l'ouvrage, que vers le soir il me pria de lui envoyer un bateau, afin de m'apporter un échantillon de son triomphant succès.

Ce mets est bon, mais il est trop gluant pour un estomac habitué comme l'était le mien à une chère simple et frugale. Le nid, fondu par la cuisson, devient une gelée brune; on ajoute à cette gelée des nerfs de daim, des pieds de cochon, les nageoires d'un jeune requin, des œufs de pluvier, du macis, de la cannelle et du poivre rouge.

La fameuse soupe de tortue a le goût fade en comparaison de l'épicé potage aux nids d'hirondelles; cependant la réelle saveur du mets mérite d'être connue par les nombreux gastronomes européens, et je les engage fort à faire cette offrande à leur précieux palais.