—Adieu... adieu... Christiane redescendit; Louisa donna au cocher, le nom de la gare d'Orléans... Le train roula et disparut,—et l'on ne devait jamais plus parler de Christiane, dans ce monde.


Le duc Charles sortait de son lit, quand il daigna se ressouvenir de cette lettre différée, et apprit ainsi, la nouvelle...—Voilà donc, dit-il amèrement, le respect et l'amour de ma fille... Et tout de suite, après avoir sonné, pour qu'on lui apportât du lait, dont il faisait, en ce moment, sa seule boisson, il se mit à jouer aux échecs, avec Giulia Belcredi, tandis qu'Otto marchait, de long en large, par la chambre. Soit qu'il y prît vraiment plaisir, soit comme marque de grandeur d'âme, le vieux fou, ce jour-là, ne s'avisa-t-il pas de faire l'amoureux, pressant la Belcredi du genou, par dessous la table, se penchant parfois, et lui parlant bas, avec des roulements de prunelles. Giulia se mourait de peur, de quelque foucade du jeune homme, en le voyant bientôt, rougir, pâlir, la gorge lui enfler, les yeux lui sortir de la tête. Par bonheur, Charles d'Este lui-même, se leva au bout de peu de temps, et laissant les échecs rangés, il proposa qu'on fît un tour au jardin, en se plaignant de la chaleur.

—Buvez donc, si vous avez chaud, dit Giulia.

—Tout à l'heure, répondit le Duc...

Et ils sortirent, sur ce mot. On n'a jamais bien éclairci le bizarre incident qui suivit, qui eut quelque chose de mystérieux, et comme imaginé pour un roman, du moins, tel que l'Italien le raconta plus tard, se vantant fort d'avoir sauvé Son Altesse. A l'en croire, il avait eu soif, dans le temps qu'il accommodait je ne sais quelle tête de cire, au fond du cabinet, contigu à la chambre à coucher du Duc; et par malice de Scapin, qui joue un tour plaisant à son maître, se trouvant seul, dans la chambre déserte, avait eu la pensée de boire à la propre tasse de Charles d'Este; mais, en la portant à ses lèvres, une odeur fétide qui s'en échappait, et la couleur du lait toute changée, l'avaient saisi si fortement que, sans y faire réflexion, le bouffon l'avait été jeter. Si le récit est véritable, et qu'une enquête, ainsi que le pensait le Duc, eût trouvé Otto au bout de l'affaire, outre la folie et la noirceur d'un tel crime hasardé ainsi, c'est encore un excès de péril, qui ne se peut comprendre. Comment quitter le Duc, préparer le poison, (en supposant, comme l'on fit, que c'était du phosphore raclé sur des allumettes de bois,) entrer et jeter ces raclures, sans que Giovan, qui travaillait dans le réduit à côte, eût entendu le plus léger bruit? Et ce subtil Arcangeli, si avisé, si précautionneux qui n'a pas un doute, une hésitation!... Il est vrai de dire que l'événement, qui lui tomba comme une bombe, à lui et à Emilia, eut de quoi l'occuper tout entier, dès le lendemain même, et ne lui laissa guère le temps d'enfiler des raisonnements.

Le mercredi soir, en effet, entre huit et neuf, Emilia, qui était fort incommodée depuis quelques jours, se sentit prise soudain, des douleurs de l'enfantement. Personne, d'après son rapport même, ne songeait à rien moins, mais on comptait la chose pour le mois suivant; en sorte que Giovan qui soupait, pensa étrangler de saisissement, lorsque Térésina, accourant à lui, s'écria, tout effarouchée, que sa maîtresse allait accoucher.

On dépêcha au médecin, qui arriva presque aussitôt; mais quand ce fut à s'en aller quérir le comte Franz, les questions passèrent de bouche en bouche, par tous les valets de l'hôtel, sans que l'on sût en quel endroit se trouvait le jeune homme, depuis huit jours qu'il n'avait paru. On envoya plusieurs laquais, en divers lieux: d'abord, à l'entresol que le comte avait récemment loué, rue Taitbout, afin d'être libre en ses mouvements, disait-il; ensuite, au cercle Impérial, puis, au club de la rue du Helder. Enfin, vers minuit et demi, dans un claquedent du boulevard, le garçon de jeu répondit que M. le comte, ainsi que M. Romero, étaient allés, une heure auparavant, faire une partie, rue François Ier, chez madame Lyonnette.


Il se trouvait en effet, ce soir-là, chez la nouvelle comtesse d'Œls,—née Léonilde Chaffaroux, de son vrai nom, révélé par les bans de mariage—une assez nombreuse compagnie. Des moyennes-vertus, des filles d'Opéra, Flora Van Bloemen, la chanteuse, une Brésilienne avec son mari, et une douzaine de jeunes gens du monde, brillants par leur esprit, leurs prodigalités, ou leur débauche. C'était Lussan-Biron, le jeune duc, qui mourut à vingt-neuf ans, ne laissant que des dettes immenses, et quatre-vingt-trois costumes de bal masqué, dans sa garde-robe; Schonen le roux; quatre ou cinq fils de banquiers, et non des moindres; le marquis de Courson, M. de Poix, Feuillade, le tenant actuel de Lyonnette; le vieux marquis de Vivarens, et quelques autres.