Vers minuit, survint M. de Villalba, jeune gentilhomme cubain, fort riche, novice, et gros joueur. Il fut tout de suite entouré, et après les premières civilités, Lussan-Biron lui demanda, pour l'avoir rencontré plusieurs fois, au cercle de la rue de la Paix, si la fortune lui était favorable, et s'il se trouvait en perte ou en gain?
—A Enghien? demanda Villalba, qui entendait mal le français, et le baragouinait plus mal encore; puis, voyant tous ces jeunes gens perdre contenance, et rire en-dessous, il s'excusa fort poliment, tandis que le duc répétait sa question.
—Non! non! reprit Villalba, je ne suis pas heureux; j'ai perdu hier, vingt mille francs. Et au même moment, avisant Romero dans le cercle qui l'environnait, il ajouta d'un ton plaisant, que c'était avec ce coquin-là, et lui prit le bras, familièrement.
—Mais il sait très bien le français, chuchota le duc de Lussan à l'oreille de M. de Poix, tandis que Romero répondait en ricanant:
—Bah! bah! vous vous rattraperez...
—J'y compte bien, repartit Villalba; et il fit voir son portefeuille, tout gonflé de billets de banque, non sans répéter plusieurs fois, qu'il avait pris avec lui, cent mille francs.
—Eh bien! mais, qu'à cela ne tienne, dit l'Espagnol, comme par politesse; puisque tel est votre désir, je m'en vais vous donner votre revanche... Franz, allez donc demander des cartes à la maîtresse de la maison.
Le comte d'Œls arriva au bout d'un instant, les yeux perçants, la mine haute et railleuse...—Madame la comtesse s'attendait si peu à ce que l'on voulût jouer, qu'elle n'avait fait préparer que trois ou quatre tables de whist; et il s'excusait, en donnant des ordres. Deux laquais parurent bientôt, maniant et portant à reculons, une laide et sale table de cuisine, sur laquelle M. d'Œls jeta lui-même un tapis vert; après quoi, entra un petit chasseur, qui apportait plusieurs jeux de cartes. Pendant ce temps-là, Romero, avec la craie du billard, dessinait sur le lapis vert, le tableau de trente et quarante, tel qu'il est usité en Allemagne. Les deux joueurs s'assirent face à face, et l'Espagnol disposa devant lui, de l'or et des billets, pour vingt mille francs environ.
—Franz, êtes-vous mon associé? demanda-t-il, tout en distribuant les cartes.
—Je veux bien, répondit le comte.