—Voici des billets, lui dit le duc, en les ramassant, qui viennent de tomber à vos pieds; prenez-les, ils sont à vous.

—Ils ne sont pas à moi, vous pouvez les garder, répondit Franz, qui les repoussa; et il changea tout à fait, de couleur.

Ces vingt mille francs une fois comptés, il n'en manquait plus que trente mille, pour parfaire la somme totale; et peu d'instants après, M. de Poix, qui rôdait dans le petit salon, les découvrit derrière un fauteuil. Alors, Courson prit une plume, et il fit le compte des pertes. On restitua à Villalba, en sus des mille louis qui lui restaient, environ quatre-vingt mille francs, sept mille cinq cents francs à de Poix, cent cinquante louis à Constance Meyer, et enfin, au sieur Romero, à peu près, vingt-cinq mille francs. L'Espagnol, une dernière fois, voulut faire donner parole aux assistants, de ne rien divulguer de l'affaire. Mais chacun lui tourna les épaules, et tous partirent.

Le comte Franz trouva dans l'antichambre, un laquais de l'hôtel Beaujon, qui l'attendait depuis fort longtemps, sans pouvoir percer jusqu'à lui, à travers les portes que Lyonnette avait commandé qu'on fermât, dès le début de cette scène,—et qui lui apprit l'accouchement. Le laquais observa que Franz avait l'air égaré, et qu'il parlait tout seul, en s'en allant à sa voiture. On le vit un moment, rue Taitbout, où sans doute, il se garnit les mains de quelques bons écrins et de sacoches.. Et de là, le diable sait où il disparut, en Belgique probablement, mais onques, nul ne l'a revu, sur le bitume du boulevard. Il est vrai que revenir à Paris, c'eût été se mettre la corde au cou, car Romero, jugé quinze jours après, fut condamné à cinq ans de prison et mille francs d'amende, et le comte Franz, par défaut, à treize mois, comme complice.


Le Duc n'apprit l'événement, que le vendredi, 13 juin, à son réveil. Il avait eu la fièvre, la veille et toute la nuit, par frissons; et en lisant ce beau récit, dont les journaux étaient pleins, il lui prit une pâmoison, qui le fit tomber sur son oreiller. La journée entière se passa, en suspens et en inquiétude. Quoiqu'il y eût déjà grand soupçon d'un anthrax, par la douleur violente qu'il sentait au cou, et l'inflammation qui y paraissait, les médecins, ce premier jour-là, ne parlèrent que d'un simple clou. Mais la nuit se trouva fort mauvaise, et il fallut bien, dès le lendemain, déclarer le péril où se trouvait Charles d'Este.

Il fut pansé. Incontinent après, l'anthrax parut, et l'on fit à la pauvre Altesse, une première incision. Lui-même, il se sentait si mal, et la tête si embarrassée, qu'il craignit les accidents. Et faisant venir son notaire, Me Arrachequesne, Charles d'Este dicta un testament, par lequel, en révoquant et annulant expressément, ses testaments antérieurs, il désignait son fils, le comte Otto, pour son seul et unique héritier.

Jamais Giulia Belcredi ne parut aussi belle, que dans ces jours-là. Quelque soin qu'elle prît de simuler l'affliction, elle marchait environnée de je ne sais quel éclat superbe, qui ornait toute sa personne, et que l'on sentait retenu. Otto était ébloui d'elle; et les amants enhardis à tout, par l'agonie de Charles d'Este, se cherchaient incessamment des prunelles, afin d'avaler par les yeux, un trait délicieux de l'amour l'un de l'autre. Le Duc était trop mal, pour prendre garde à quoi que ce fût, et ses rideaux restaient fermés plus souvent qu'ouverts; mais l'Italien ne bougeait pas de la ruelle, et le tourment que se faisaient les deux amants, pour ne rien laisser échapper devant cet importun témoin, était extrême et délicieux. Cet état si violent, fut d'assez courte durée. Les médecins, pendant ce temps, multipliaient les incisions; la dépuration s'établit: en sorte que, ce faible espoir d'éviter leur crime, qu'avaient eu un moment, Otto et la Belcredi, s'éteignit aussi vite qu'il avait paru.

La convalescence du Duc n'exigea pas moins de plusieurs semaines, pendant lesquelles, le grand lit fut, tour à tour, tendu et détendu, à tous les coins de l'appartement, Charles d'Este étant devenu plus soupçonneux des courants d'air, et plus précautionné pour sa santé, qu'Augusta Linden elle-même. Des pistolets et des poignards, qu'on voyait toujours près de lui, témoignaient de ses autres craintes, à l'égard des pères Jésuites,—ses cruels ennemis, pensait-il, qui, non contents de convertir sa fille, pouvaient bien en vouloir, maintenant, à sa fortune et même à sa vie.

Du reste, l'emploi qu'il faisait du temps, n'était pas pour lui tourner l'esprit aux idylles et aux pastorales. On se rappelle le monstrueux crime, qui fut commis à cette époque, par un scélérat du nom de Hermann, et dont l'horrible découverte retentit dans toute la France, et donna le spectacle nouveau de sept victimes à la fois, égorgées par un seul homme. Tel était le riant poème que, chaque jour, le Duc se faisait lire, et qu'il suivait avec un vif intérêt.