—Quel gaillard, répétait-il, à tous moments, quel gaillard! tandis qu'il faisait arroser d'eau, les nattes de vétyver des Indes, dont les fenêtres étaient tendues. L'évaporation, en mêlant du frais à l'odeur des fleurs, qui emplissaient force grands pots de Chine, redoublait l'agréable langueur de cette salle obscure et magnifique, faite bien plutôt pour les rêveries de quelque Calife amoureux, que pour ce vieux fou, qui s'y repaissait de terreurs et de cauchemars. Il fut ravi surtout, lorsqu'on en vint, après le meurtre des cinq enfants et de la femme, à l'empoisonnement de Kinck le père, au moyen de l'acide prussique. Or, pour préparer le poison, Hermann avait imaginé un procédé, le plus ingénieux du monde, et que le Duc pria la Belcredi de lui lire bien posément, le jour qu'il parut dans les gazettes.

L'assassin s'était donc servi de deux cornues, la première, à large orifice, et l'autre, à col long et étroit. Il les avait engagées l'une dans l'autre. Après quoi, moyennant une simple lampe d'esprit de vin, Hermann avait distillé dans la grande, du prussiate jaune de potasse, de l'acide sulfurique, et de l'eau; et la petite, dont le fond était garni d'un linge mouillé, avait fait l'office de récipient. L'expert-chimiste déclarait que c'était l'unique procédé, par lequel on fabriquât de l'acide, capable de se conserver.

Alors, les yeux de la Belcredi rencontrèrent les yeux d'Otto; puis tous deux, comme par réponse, jetèrent un regard affreux sur Charles d'Este, qui, demi-allongé dans son lit de broderie d'or et d'argent, se jouait devant lui, avec de gros lingots d'or massif, qu'il se plaisait, en ce moment, à ramasser par l'Europe entière. Pauvre vieil enfant couronné, tout charmé de son hochet, et qui ne voyait pas la dangereuse vipère, liée au bord de ses habits. De ce jour, de cet instant, en effet, l'empoisonnement de Charles d'Este, fut résolu et préparé. L'idée d'abord, leur en avait paru un rêve, un vain amusement, un roman qu'ils imaginaient, et qui les séduisait par la perspective de leur plein bonheur futur. Et voici qu'après quelques journées, sans savoir comment cela s'était fait, les deux amants se réveillaient, tout pénétrés, tout environnés de leur crime. Giulia et Otto se parlèrent; tout fut prévu, et arrangé. Le poison dont ils avaient fait choix, tue, sans laisser la moindre trace: la mort serait sans doute, attribuée à la rupture d'un vaisseau, ou à quelque anévrisme du cœur. D'ailleurs, Otto, dès les premiers instants, demanderait par dépêche, au prince Wilhelm, la permission d'enterrer le Duc dans la vieille cathédrale Saint-Blaise, où se trouvent les tombeaux des Guelfes. Et le corps serait soustrait ainsi, aux médecins trop curieux, si, par impossible, il s'en trouvait.

Divers incidents domestiques reculèrent d'abord leur projet, puis un autre prétexte, qui fut la mort de l'enfant d'Emilia, et l'enterrement que l'on en fit, avec beaucoup de fleurs et de flambeaux. Il leur parut que deux convois, se succédant à l'hôtel, coup sur coup, fixeraient trop l'attention. Par malheur, la fin des cérémonies leur ramena l'Italien, qui, soit qu'il eût des yeux tout neufs, soit par une chance particulière, démêla, ce jour-là, en les voyant entrer ensemble, qu'Otto et Giulia devaient s'être serrés d'un peu près, en passant la porte.

Déjà certains airs, des regards, que Giovanni avait cru surprendre, n'avaient pas laissé de l'étonner. Bien plus de familiarité s'échappait entre les deux amants, qu'ils ne voulaient en laisser paraître: cela se sentait comme au nez.

—Oh! pensa l'Italien, prenons garde!

Et dès lors, il n'est pas de chien tenant l'arrêt, aussi patient et attentif que se montra Giovan, en cette occurrence. Mais, quoique ce qu'il apercevait, lui donnât bien fort à penser, il fallut, pour avoir des preuves, en venir aux ruses de Mascarille. Arcangeli scella d'un cheveu, les portes des appartements du fils du Duc et de la chanteuse; et les sceaux, au matin, se trouvèrent rompus. Il sabla de poussière menue, l'obscur corridor qui conduisait à la chambre de Giulia; et les pas marquèrent ouvertement, d'où le galant était venu. Il pétilla de cette découverte: mais, quant à prévenir Son Altesse, le bouffon demeura indécis, quelque gros qu'il fût de parler. L'aveugle prévention de Charles d'Este pour son fils et pour sa maîtresse, et la défaveur où lui-même se trouvait auprès du Duc, faisaient redouter à Giovan, d'avoir vu ce qu'il ne devait point voir,—et les preuves de ses allégations, comment les faire toucher du doigt?


Une après-dînée, entre quatre et cinq, comme Arcangeli se trouvait dans la chambre d'Emilia, qui se levait pour la première fois, en convalescence de sa couche, l'Italien ne fut pas peu surpris d'entendre des pas, et même assez lourds, au-dessus de sa tête. Ce galetas était vide en effet, et hormis les rats, nul n'y logeait. Il interrogea Emilia, qui répondit que, depuis plusieurs jours, elle entendait le même bruit, et qu'elle n'y avait pas pris garde, pensant que ce fût quelque laquais.

—Dans l'après-midi? demanda Giovan.