—Dans l'après-midi, répondit-elle.

Or, Charles d'Este avait coutume, après avoir considéré du haut de la terrasse, le défilé de ses chevaux, que l'on faisait passer, tout harnachés, devant lui, d'aller reposer une heure ou deux, sur un petit lit de jour; et les amants, durant ce temps, avaient leur entière liberté.—Si ce sont eux, je le saurai, pensa Giovan.

Il alla consulter, en quittant sa sœur, l'un des nombreux plans de l'hôtel, dans le cabinet où Son Altesse avait ordonné qu'on les enfermât. La chambre à œil de bœuf, qui donnait au-dessus de l'appartement d'Emilia, portait le numéro 14. Notre homme ne put rien savoir de plus, à ce moment, son service le rappelant auprès du Duc.

Il y resta jusqu'à onze heures, et remontait chez lui, fort agité, par l'étroit escalier de service, quand l'idée lui vint tout à coup, de visiter cette chambre mystérieuse. Aussitôt pensé, voilà l'Italien qui grimpe un étage, parcourt deux ou trois corridors, en abritant son rat de cave, de la main, erre quelque temps, dans ces solitudes de lambourdes et de plâtras, puis, se trouve enfin, devant un 14, peint sur une porte. Il s'était largement muni de fausses clefs, dans l'après-midi, en sorte qu'il entra comme il voulut, et referma la serrure avec soin.

Le premier coup d'œil, vivement jeté de tous côtés, ne montra d'abord à Giovan, à la clarté fumeuse de sa bougie, qu'un grand lit à colonnes torses et à baldaquin de broderie, qui était jadis, celui de Christiane, et qu'après la mort de Hans Ulric, elle avait fait enlever de chez elle, et un pêle-mêle de meubles, entassés tout autour de la chambre, laquelle était proprement, un débarras. Giovan en fit le tour avec précaution, n'y remarqua rien de suspect, parmi cet étrange fouillis, si ce n'est qu'il s'y voyait même, deux de ces couronnes de paille tressée, dont on se sert pour mettre les cornues sur cul. Et notre homme désappointé, qui s'était figuré découvrir là, des merveilles, ne songeait plus qu'à s'en aller, quand un bruit de pas retentit, à l'extrémité du long corridor. Il demeura tout d'abord, comme pétrifié, les yeux fixes, le cœur battant; puis soudain, souffle sa bougie, écrase entre ses doigts, la mèche qui fume, et se coule sans bruit, sous l'énorme lit, en mordant sa manche, pour s'empêcher de respirer.

Tout d'un coup, la porte s'ouvrit, et Giulia s'avança dans la chambre, en même temps qu'Otto venait derrière, tenant une petite lampe allumée. La chanteuse portait des deux mains, un grand bassin de porcelaine, plein jusqu'au bord, d'oranges de la Chine, confites; elle avait à l'oreille, une rose rouge, ayant passé la soirée chez le Duc; et la queue de sa robe de velours vert, brodée en mosaïque d'argent, de perles et de pierreries, bruissait et serpentait derrière elle. La Belcredi posa le bassin sur une table; Otto mit la lampe à côté: puis, tous deux, en se regardant au fond des prunelles, restèrent un moment sans parler.

—C'est donc pour demain... pour demain, répéta l'enfant, d'une voix basse.

Elle dit oui, avec la tête; et Otto commença de marcher, d'un bout à l'autre du réduit, à petits tours, espacés et courts. La Belcredi, pendant ce temps, avait disposé sur la table, une sorte de poêlon d'argent, emprunté, selon toute apparence, aux ustensiles dont le Duc et la Sinclair s'étaient servis naguère, pour leurs cuisines,—et dans lequel Giulia mélangea je ne sais quelles alchimies d'eau, de sucre, et de fleur d'orange. Elle posa ensuite par dessous, une lampe d'alcool enflammé, et le poêlon, presque aussitôt, commença de frémir à bas bruit. Otto, debout, et la table entre eux deux, sur laquelle il s'appuyait des poings, considérait Giulia fixement. Au dehors, la nuit était sereine, de larges étoiles brillaient.

—Bouchez la fenêtre avec ce tapis, dit Giulia, en désignant l'œil de bœuf; quelque valet pourrait apercevoir de la lumière.

Elle retira de son sein, un mince flacon de cristal taillé, tout couvert d'ornements en dorure, et dans le bouchon d'or duquel s'ajustait un tuyau d'argent creux, le plus menu que l'on pût voir, et aussi délié qu'une aiguille. Par là, se verse goutte à goutte, ce précieux baume d'essence de roses, qui est, dit-on, l'écume qui s'amasse au-dessus des canaux d'eau de rose, qui circulent dans les jardins du roi de Perse, et dont ce prince envoie parfois, des présents, à certaines cours de l'Europe: comme en effet, ce flacon vidé, qui restait à la Belcredi, lui venait du grand duc Vladimir.