—Ah! dit Otto, c'est là que tu as mis...
Et il n'osait prononcer: «le poison.» Elle portait dans les cheveux, une assez grosse épingle de diamants, qu'elle retira en silence, et dont elle piqua profondément, plusieurs de ces petites oranges. Ensuite, avec ce long bec du flacon, Giulia fit couler au cœur de chaque fruit, par la piqûre, une goutte du poison mortel, et les enduisait à mesure, du sucre chaud du poêlon d'argent; en sorte que, ce vernis épais refroidissant et blanchissant, l'œil le plus exercé n'aurait su distinguer les fruits empoisonnés, des bons et des sains.
—Non! dit la Belcredi, au bout d'un instant, en prenant au plat une orange, celle-ci est trop belle pour lui; et après y avoir mordu, elle l'offrit à Otto. Lui, cependant, blessé au cœur sans doute, par la vue du présent de cet ancien amant, demeurait morose et renfrogné, et se défendait froidement, tandis que Giulia, en riant, lui approchait l'orange de la bouche. Elle finit par la jeter, dépitée; et se renversant dans ses bras, elle le regardait fixement. Les yeux d'Otto devinrent plus brillants, ses mains errèrent sur la gorge nue de sa maîtresse; il palpitait. Elle l'entraîna vers le grand lit, sous lequel se cachait l'Italien, plus mort que vif.
La petite lampe brûlait, rien ne bougeait dans l'étroite chambre. De temps à autre seulement, il échappait à la Belcredi des paroles entrecoupées, comme à quelqu'un qui rêve tout haut. Elle éleva un peu la voix, et Arcangeli, frissonnant, entendit le nom de Charles d'Este.
—Il faudra prendre deux mouchoirs, disait la jeune femme, en rêvant... Je serai forcée de toucher au corps.
Et tout de suite, avec agitation:
—Mais, dit-elle, s'il allait tomber de son haut, et se fendre le crâne à quelque meuble! car la vue du sang répandu faisait horreur à cette Locuste. Le jeune homme ne répondit pas, et la face dans l'oreiller, le bras passé au-dessus de sa tête, ses sanglots éclatèrent soudain, avec une sorte de fureur amère...
—Veux-tu que nous mourions, dit-elle; ah! comme je mourrais avec joie!...
Il l'étreignit sans dire un seul mot, tout plein d'une frénésie sombre; puis ses pleurs, peu à peu, s'arrêtèrent, tandis que Giulia pensive, lui caressait les cheveux, de la main. Enfin, les deux amants quittèrent ce lit.
Les propos, en se rhabillant, ne furent que quelques paroles, parmi lesquelles la Belcredi, regardant le flacon à la lampe, avant de le cacher en son sein, dit tout haut, qu'elle en verserait le bon tiers tout au moins, qui restait, dans le bol de lait de Charles d'Este, de façon qu'aucun hasard ne le pût sauver. Déjà, Otto tenait la lampe à la main, Giulia prit le plat de porcelaine, et tous deux s'en allèrent sans bruit.