—Je ne veux pas seulement que vous la baisiez en pensée, avait riposté Claribel.

Et toute mignonne qu'elle fût, elle tenait l'Italien fort loin, et lui déconcertait ses impudences. Une fois qu'il donnait sans rire, son avis sur une question de politique, elle s'assit aux pieds de son père, en disant:

—Or ça, mon papa, parlons un peu d'affaires d'Etat, à cette heure que j'ai dix ans...

De quoi le Duc s'épouffa de rire tout un jour. Il préférait Otto toutefois, dont la rudesse et l'effréné imposaient à cet esprit malade. Le petit comte épouvantait, par une hauteur, une fougue nées avec lui, et qu'un rien déchaînait. Il écumait de rage contre le ciel, si la pluie ou le soleil venait lui faire obstacle, et voulait briser les horloges qui le rappelaient à ses leçons. Robuste et souple, les yeux verts, des cheveux roux crépus qui bouffaient à l'excès, il montrait dans son front bas et bombé, dans ses narines dilatées, dans ses énormes mâchoires, dont la supérieure emboîtait presque celle de dessous, tout ce qu'il avait d'instincts grossiers, farouches, passionnés. Il ne s'occupait qu'à la lutte, à la savate et aux coups de poing. Espèce de démon domestique, sa joie était de maltraiter chiens, marmitons, valets d'écurie, et jusqu'aux lingères de l'hôtel, car il affichait pour les femmes le mépris dû à leur pusillanimité et à leur faiblesse.

Une pourtant, de ses froids yeux bleus, avait dompté le jeune monstre. La Belcredi lui avait inspiré un sentiment inconnu et profond. A Francfort, au moment du départ, Otto se glissant près d'elle, était tombé à ses genoux, avait roulé sa tête frénétiquement dans les jupes de la chanteuse, puis avait fui. Il rêvait à elle, souvent encore; cette sensation brûlante lui restait au cœur, si bien qu'un jour il parla à son père de la dame qu'ils avaient emmenée, celle qui chantait, vêtue de blanc.

—Ah! la Belcredi! fit le Duc...

Et la stupeur d'un si complet oubli ne lui laissa pas ajouter une parole. Elle lui avait plu cependant, lui, à qui les femmes ne plaisaient guère, et il revit tous les détails de l'audience de Wendessen, sa mauvaise grâce, sa hauteur, sa brutalité affectée. Il se souvint confusément que Giulia avait fait le voyage en compagnie de Franz et d'Augusta Linden. Pourquoi abandonner sa suite? N'aurait-elle pas dû, tout au moins, venir prendre congé de lui? Mais une femme de théâtre aussi notoire qu'elle l'était, ne pouvait disparaître ainsi; et son caprice se réveillant, Charles d'Este finit par charger l'Italien de découvrir où se cachait la Belcredi. Hélas! Arcangeli ne le savait que trop bien, et il eut un sourire ironique, lui qui, depuis un mois, la voyait chaque jour, passer et repasser aux Champs-Elysées. La devinant sa rivale possible,—car que faisait-elle à Paris?—redoutant quelque intrigue secrète pour avoir accès auprès du Duc, le favori ne respirait plus de la frayeur extrême qu'il avait. Il ne servait de rien de monter la garde. Le plus sot hasard à chaque moment, pouvait tout révéler à Son Altesse; comme de fait, un beau matin, la plupart des journaux annoncèrent que la Giulia Belcredi, célèbre diva de Buda-Pesth, allait débuter au théâtre Lyrique, dans la Flûte enchantée, de Mozart.

Le Duc lut l'annonce, bondit, et envoya aussitôt au théâtre, pour avoir l'adresse de Giulia. L'Italien, qui eût pu la dire, aurait autant aimé se jeter dans un puits, et ce fut Hildemar qui revint annoncer que la cantatrice était logée au Grand-Hôtel. Le Duc fit atteler, et partit en toute hâte... Un escalier à monter, une porte; il était devant Giulia.

—Ah! mon Dieu! Monseigneur!... Votre Altesse...

Car il avait donné un billet de visite sous le nom de comte de Dœllingen, qui était l'un de ceux qu'il prenait pour voyager incognito. Il demeura quelques moments sans répondre. Il la considérait avec étonnement, dans cette chambre au luxe banal, où des costumes de théâtre étoilés d'or étaient jetés çà et là, sur des chaises. Giulia lui paraissait tout autre, plus belle qu'il ne l'avait jamais vue. Elle était en cheveux, massés à la nuque, une robe brodée écrue, ses gants et son ombrelle sur la table; et s'occupait à se passer au poignet, un serpent de diamants, en bracelet.