Elle voulut vivre encore pourtant, voir au moins un dernier Noël, dont la journée s'approchait en effet, et qu'elle attendait si joyeusement autrefois. Et il sembla que son esprit hautain, dominateur, se fit obéir de la mort, car épuisée comme elle l'était,—des nuits fiévreuses, un perpétuel assoupissement, les réveils courts et souvent égarés,—elle atteignit néanmoins le jour désiré. L'obscurité était tombée de bonne heure, dans cette brumeuse après-midi de décembre, et, sans attendre jusqu'au soir, le Duc fit porter chez la malade son présent accoutumé de Noël, un arbre immense, illuminé de trente girandoles de bougies de cire, et dont les branches étaient chargées de jouets, de pantins, d'étuis, de boîtes, de bagues, de bijoux, et de toutes les galanteries que l'on donne, en cette occasion. L'appareil et l'éclat des lumières rappelèrent l'enfant à elle. Alors un sourire de joie se peignit parmi la mort de son visage, et avec une volonté extraordinaire presque au milieu des affres de l'agonie, elle commanda qu'on l'habillât, pour célébrer la fête, elle aussi. On lui étagea au cou ses colliers, ses fils de perles, ses jaserons; aux doigts, tout ce que contenait son baguier de turquoises, d'opales de Hongrie, de saphirs et d'émeraudes; et l'Italienne lui entremêla ses cheveux blonds de nœuds et de rubans de pierreries, tandis que Frida tenait le miroir, debout près du lit.

Elle s'y revoyait une dernière fois, la petite comtesse, le nez busqué, les yeux vagues et vitreux, les places des sourcils pelées, et si décomposée sous ses parures, qu'elle eut peur de ce livide affreux, et comme afin de se le cacher, demanda qu'on lui mît du rouge. Emilia lui tacha de fard les deux pommettes, et l'enfant ayant achevé sa toilette de mort, commença de contempler son arbre, au milieu du flamboiement qui l'environnait. Plusieurs poupées pendaient aux branches; elle les fit apporter sur son lit, puis, en se tournant vers Frida, et ce fut son suprême sourire:

—Mettons coucher celle-là, dis, veux-tu? puis, nous jouerions qu'elle meurt...

Et comme l'autre la regardait avec de grands yeux étonnés:

—Non, tout de bon! reprit la petite comtesse; les poupées meurent aussi bien que nous.

L'enfant eut un rire d'incrédulité, et secouait sa grosse tête; alors Claribel dit, d'une voix très basse:

—Je t'assure que si, qu'elles meurent; crois-moi, Frida, il n'y a rien de plus vrai.

Et retombant sur l'oreiller, épuisée qu'elle était et à bout de forces, elle ferma les yeux, entra en agonie qui fut courte et sans connaissance, et mourut.

Le Duc accourut aussitôt. Dans le désarroi des premiers instants, la chambre restait toute vide, éclairée des bougies de l'arbre, comme d'une gloire de chapelle ardente, et personne auprès du corps, que le comte Otto. L'enfant, trahi par une glace, s'amusait à des révérences d'insulte au chevet et au pied du lit, et à contrefaire grotesquement, face à face avec sa sœur morte, les grimaces des agonisants.