IV
La pompe des obsèques fut magnifique. Couronnes, lampadaires, catafalque, l'appartement tendu de velours blanc avec des lés de moire d'argent, le char funèbre couvert de plumes, de bouquets, de crépines et d'écussons, et plus de deux mille écus de cierges qui brûlaient continuellement, ce fut au milieu de cet apparat dont Son Altesse avait réglé les moindres détails, et parmi une foule énorme, amassée le long des rues et aux fenêtres, comme pour le passage d'une reine, que Claribel quitta son lit de parade et tous ceux qu'elle avait aimés, et le septième jour après sa mort, fut portée au Père La Chaise.
Le duc Charles drapa pour six mois. Il avait l'âme fort noircie et remuée, peut-être moins de la mort de sa fille, que de ces parfums, ces flambeaux, et tout cet appareil lugubre dont l'hôtel venait d'être enveloppé; si bien que, comme le ciel gris et la neige qui chargeait les toits s'harmoniaient à son chagrin, il s'ensevelit tout à coup, dans une tristesse épouvantable. Toute voix fut étouffée autour de lui, et jusqu'aux sourires retenus; parler haut, marcher, rire, siffler, devint un crime capital; et morne, entouré de lampes, tête-à-tête avec l'urne de plomb qui contenait le cœur de Claribel, et sur laquelle il avait fait graver:
ET FILIOLÆ ET MEUM
(Ci-gît mon cœur, avec celui de ma fille)
Charles d'Este passait ses journées à se rassasier de deuil, ne levant la tête de temps à autre, que pour dire, au milieu d'un soupir effroyable:
—Vois-tu, mon pauvre Arcangeli, rien de tout cela ne fût arrivé sans ce renumérotage maudit.
Il revint souvent sur cette chimère; sa tristesse sécha, et disparut; les mouvements artificiels de sa douleur se défirent promptement, comme ils s'étaient faits; mais il ne guérit de son deuil que pour vivre, à partir de ce jour, sous la frayeur croissante et continuelle du chiffre 7, comme d'une effroyable meule, suspendue au-dessus de sa tête, et qui pouvait à chaque instant, l'écraser. Ce fut un spectacle nouveau, où la chaise percée du Duc joua son rôle, car il n'avait plus, comme l'on dit, qu'un agonisant, dans sa chemise. Vapeurs, épreintes, accablements, le ton bas, geignard, pleurard, un perpétuel «si j'y suis encore» quand il parlait du lendemain, enfin, tous les hélas! des poltrons renforcés, rien ne fit défaut à la comédie, pas même des querelles sur ce sujet, et quotidiennes, avec Arcangeli:
—Oun noumero, disait l'Italien, ouna cosa inerté, inanimée!
Et là-dessus, il riait jaune, d'un air de douce compassion. Ce qui avait causé la mort de la contessina, affirmait le bouffon mystérieusement, en maniant l'énorme paquet de mains de corail qui lui brimbalaient sur le ventre, c'est que, dans la soirée du 25 juin, elle avait été regardée par un jettatore, le comte de Plessen, qu'il connaissait bien. C'était au tour du Duc de rire et de hausser les épaules, si bien, qu'à force de disputes, de contradictions et de colère, cette superstition devint pour Charles d'Este, sa plus chère et sa plus aveugle faiblesse.
Il harcelait les architectes, et les querellait de la durée des travaux de l'hôtel Beaujon, tout en les éternisant par ses caprices. Les écuries, surtout, entièrement distribuées, et la boiserie prête à poser, il les fit rechanger dix fois, même jeter bas à moitié, pendant le temps où il s'engoua de ne conserver à Beaujon que les quatre paires de chevaux affectés pour lui et pour ses enfants; il projetait de loger le reste à Saint-Germain, dans d'immenses écuries modèles, et rien n'eût pu le dépiquer de ce projet, sans la crainte qu'il éprouva, jaloux comme il était d'avoir des bêtes uniques, que quelque palefrenier soudoyé ne détournât les montes de ses étalons, au profit de juments étrangères.