Il était temps; le coulage y allait au delà du croyable, et les mille relâchements de règle, de service et de discipline, furent longtemps pour le pauvre majordome, autant de fâcheuses épines, qu'il n'ôta qu'à force de rigueur et de réformes de toutes sortes. Une de celles-ci, qui ne vint pas de lui cependant, et bien amère à Son Altesse, fut la suppression du chasseur en plumet de coq et des valets qui marchaient, certains jours, devant le carrosse ducal, avec leur canne à pomme d'or. L'Empereur lui-même n'avait pas dédaigné de s'expliquer assez vivement, sur cette «étiquette gothique», et il fallut bien obéir à un ordre si peu déguisé, quelque blessé qu'en fût l'orgueil du souverain exilé.

Son Altesse eut, quinze jours après, une autre mortification. Les trois quarts de sa maison allemande, ses serviteurs les plus anciens, les plus affidés, le quittèrent, pris du mal du pays, et retournèrent dans leurs montagnes de Wolfenbuttel. Cet abandon navra le Duc, plus peut-être que n'aurait fait un grand et cruel malheur. Il s'attendrit en leur donnant leur congé:

—Quoi, répétait-il d'une voix émue, vous ne me verrez jamais plus?

Ces bonnes gens ne savaient que répondre. Il leur fit compter à chacun deux années entières de leurs gages, et à la petite Frida, la dernière amie de Claribel, une dot de trois mille florins. M. de Cramm qui parlait de départ, reçut aussi de cette manne, et en proportion du traitement qu'il venait de souffrir d'Otto. Ce démon n'avait-il pas tenté de le berner, aidé de trois valets, dans une couverture d'écurie? Enfin, après quelque débat, le Duc finit par tirer parole que le bonhomme demeurerait à son service.

Ce dépit de vouloir partir n'était que grimace: M. de Cramm avait les meilleures raisons pour ne point quitter la maison. Qui eût espionné le duc Charles? Qui eût envoyé, tous les deux mois, un long rapport chiffré à Blankenbourg? Ce petit homme, grosset, basset, avec sa figure poupine, sa voix ridicule, et ses yeux naïfs, avalait depuis nombre d'années, la perfidie et la fausseté comme l'eau. Il avait été, tour à tour, aux gages de la cour de Berlin, abandonné à François V de Modène, l'oncle et le tuteur du duc Charles, puis Hanovrien, puis payé par Wilhelm; il se serait pris à un fer rouge, plutôt que de n'avoir à qui se vendre. Ce n'était pas que l'on tirât un grand profit de ses bulletins. Ils n'apprenaient rien au delà de ce que tout le monde pouvait savoir; les événements de l'hôtel s'y trouvaient, jour par jour, à leur date, même les plus indifférents, mais sans aucune appréciation:

Du 6 septembre.—Dieu protège Votre Altesse Sérénissime! Ici, la plus furieuse pluie, dont Monseigneur était bien fâché. Ayant ressenti quelque vent coulis pendant la nuit, il a commandé que l'on mît des doubles châssis à ses fenêtres et que l'on fît venir ses fourrures et manchons, à l'hôtel Windsor.

Du 14.—J'aurais beaucoup à dire à Votre gracieuse Altesse, si ma plume n'était pas trop faible à exprimer mes sentiments. J'oubliais que lundi, Monseigneur est allé chez Binder, pour voir ses nouveaux équipages. Ils sont de couleur chocolat, avec des filets blancs, en bordure.

Et ainsi de suite, jusqu'au post-scriptum qui était habituellement:

Je ne dis rien à Votre Altesse de madame Augusta Linden. La bonne dame devient chaque mois, plus renfermée et plus lunatique.

Un amusement inattendu pour celle-ci, parmi ses étagères de vieux Saxe, ses doguins et ses chats empaillés, fut l'apparition de M. d'Andonville, armé de ses volumes d'inventaires dont il ne pouvait venir à bout, et que l'Autrichienne nomma «la plus belle figure d'homme qu'elle eût vue, depuis ce pauvre lieutenant Thomayer». Sa besogne ne dura guère chez Augusta que quelques feuillets, mais le grand cabinet commun de Hans Ulric et de Christiane lui donna un bien autre exercice. Tout ce que les arts ont de précieux, tout ce que le luxe peut étaler de somptuosité et de raffinement, Hans Ulric l'avait ramassé dans cette chambre unique à Paris, où il consumait, depuis des années, la bourse que lui donnait son père. Le plafond doré, sculpté en caissons, et du milieu duquel pendait un immense chandelier vénitien, était orné de médaillons d'anciennes fresques italiennes; des pièces de tapisserie, des damas de Lyon relevés d'or, des velours ramagés, couleur pensée, formaient les rideaux et les portières; la plus superbe brocatelle de vieil or, dont les murailles étaient tendues, n'y servait que de dessous et d'harmonie à quantité de tableaux, de triptiques, de sculptures sur bois, dorées et peintes, de madones d'émail entourées de fruits, et de portraits excellents des grands maîtres, dans des cadres d'écaille et d'argent noirci. Les divans, les vases singuliers, les monceaux de gravures et de livres rares, le grand piano à queue tourné en angle, les précieux meubles encombrés de violons curieux et de buires, tout cela dont la chambre était comble, y laissait à peine de quoi se retourner. Aucun coin qui ne méritât plusieurs heures de station, grâce aux merveilles entassées de bronzes, d'émaux, de porcelaines, de dentelles, d'objets de la Chine; des coupes de cristal de roche, des gobelets en grappe de raisin, un œuf de Nuremberg près d'un caillou breton taillé, un plat de mariage de Guido Fontana... L'on voyait au fond, dans une vitre, la dernière écritoire de Schumann, plusieurs manuscrits de Beethoven, et telles autres reliques romanesques. Un calvaire en vieux chêne, trouvé à Augsbourg, et qui faisait dire à M. d'Andonville: