—Quel grand sculpteur que cet Inri! occupait le trumeau de la porte; et quatre bustes florentins d'un marbre unique et de la bonne époque, des médailles, des filigranes, mille rien singuliers et charmants complétaient ces richesses immenses, dont l'amas épuisait les yeux et l'admiration, et pouvait apprendre aux plus connaisseurs ce que c'était que la profusion, le goût raffiné et le fastueux.
Ecoulée parmi les livres, les tableaux, et la profonde paix de cette magnifique et calme retraite, la vie du frère et de la sœur n'était qu'idéal, sourires, tendresse et amour du beau. Ils eurent des jours radieux, seuls tous deux, après le départ de ces importuns, à repaître leur âme de chants et de vers. La Belcredi qui s'était fait de la musique une clef de leur appartement, ordinairement si fermé à tous, se trouvait en ce moment même, à l'hôtel Windsor, où elle resta une quinzaine. Se la rappeler tout à coup et la venir enlever un matin, ç'avait été un caprice de Charles d'Este. Elle reparut enfin, si contente de son «cher seigneur» et de ses progrès auprès de lui, qu'elle commença de songer qu'il était temps de se mettre à l'œuvre.
Le vice et la noirceur de son âme, avec le perçant de ses yeux accoutumés à sonder sans peur les mystères les plus ténébreux, lui avaient fait promptement démêler, au milieu de cette intimité de Christiane et de Hans Ulric, à quoi leur cœur était entraîné. Endormis en eux-mêmes, depuis des années, dans le paisible enchantement de leur vie écoulée côte à côte, il suffisait qu'une main les poussât vers l'abîme où Giulia les voyait pencher, pour que ces joies et ces pures délices fussent changées en tourments amers et en tragiques catastrophes.
—Lorsque vous serez mariée... avait jeté une fois la terrible femme à Christiane, afin de se mieux éclaircir. Elle en eut la joie toute pleine: Hans Ulric se dressa en sursaut, et blanc comme son linge, tandis que Christiane protestait ne vouloir pas se marier, et qu'avec son frère, sa musique et ses livres, elle serait toujours trop heureuse.
—Mais si votre père ordonnait? avait objecté Giulia.
—Hé! le Duc pense bien à cela, reprit Hans Ulric, d'une voix frémissante...
Et pendant plusieurs jours après cet éclat, une sorte de timidité farouche lui mit un cachet sur les lèvres, sans que ce silence prolongé pût rebuter la Belcredi. Frivole et oisive devant Charles d'Este, elle se montrait avec les jeunes gens, toute Shakespeare et toute Beethoven. La chanteuse savait beaucoup; elle jugeait des ouvrages d'art avec goût et discernement, et simulait d'entrer dans les émotions des livres, aussi ardemment que le faisaient ces deux âmes enthousiastes. Ce fut Giulia qui leur révéla le sombre Manfred de Byron et la partition de Schumann qu'ils avaient toujours remis de lire. Elle leur en déclama des passages, l'invocation à Astarté: Entends-moi! Entends-moi, Astarté! Ma bien-aimée, réponds-moi, j'ai tant souffert, je souffre tant! et la scène entre le frère et le fantôme de la sœur. Elevée par sa mère anglaise, elle avait joué quelque temps à Londres, car ses gestes et son pathétique n'étaient pas moins admirables que son chant; et elle parla si fréquemment de certaines tragédies du temps de Shakespeare, le Cœur brisé de Ford, le Diable blanc de Webster, les citant comme des chefs-d'œuvre, qu'elle fit naître à Hans Ulric et à Christiane le désir pressant de les connaître.
Une après-midi donc, cédant à leurs instances, elle leur en apporta les volumes, et leur débita les plus belles scènes du Juif de Malte, de Marlowe, du Valentinien, de Fletcher, et du Volpone, de Ben Jonson. Virile et d'un esprit hardi, elle aimait ces pièces singulières, dont le sang, la terreur, les épées, le tumulte et les cris dont elles sont pleines, lui faisaient rugir l'âme à l'aise. La lecture se prolongea: à chaque fois que Giulia pensait finir, Hans Ulric et sa sœur s'écriaient, jusqu'au moment où ils convinrent enfin que «cette scène-ci» serait la dernière. Elle les enveloppa tous deux d'un sourire et d'un regard cruel, leur dit:
—Soit! c'est vous qui le voulez!
Et se déployant avec son volume, en femme qui prend son parti, lentement, sans nommer le titre, et uniquement l'auteur qui était Ford, elle commença: