Là, dans des coffres de fer scellés à la muraille et bien armés de grosses barres, dormait un immense argent comptant: ducats, doublons, pistoles à l'effigie des ancêtres de Charles d'Este, vieilles guinées de tous les règnes, depuis l'avénement au trône d'Angleterre de la branche cadette de Blankenbourg, frédérics, louis, napoléons, qui avaient fait maintes campagnes, parmi les équipages de l'oncle du Duc; tout cela dans des sacs étiquetés et entassés, dont le total allait à des monts d'or. Un seul coffre, rien qu'en lingots d'argent, et en billes de platine empilées, passait le million et demi. Le Duc se plut à ouvrir, entre beaucoup d'autres, plusieurs caisses emplies de monnaies neuves et frappées sous son règne, et pris de générosité, en fit un présent considérable à d'Andonville et à M. d'Œls. Il fallut essuyer en revanche de terribles explications, comment le caveau pouvait être inondé en cas d'incendie, l'épaisseur des voûtes et des murailles, et des calculs du bout de sa canne, sur le pavé de pierres plates, à la lueur du gaz qui dansait. Charles d'Este crevait de joie et de tendresse pour son hôtel; on le voyait aller de l'un à l'autre, tout radieux, et comme porté sur les airs.

Ils revinrent dans l'antichambre, gardée par deux valets intérieurs, fort haute, dorée, magnifique, et qui leur réservait une surprise nouvelle, à ce bas bout de la salle où le Duc les avait entraînés. Joseph poussa un ressort caché, et la muraille de s'ouvrir, présentant une cage vitrée, et dans la cage un somptueux fauteuil, garni d'un marchepied de velours. Outre que par cet ascenseur, c'était du chemin, des escaliers et de la fatigue d'épargnés, Charles d'Este s'en trouvait encore touché à un endroit bien plus sensible. Esprit puéril et faussé, il adorait ces moyens romantiques, et tout ce qui sentait la machine, le théâtre et l'extraordinaire lui paraissait la marque qu'on était nourri dans un air de grandeur et de luxe.

Tous s'assirent l'un après l'autre, et le fauteuil les déposa au milieu même d'un escalier, devant une assez vilaine porte. Le Duc monta cinq ou six degrés à travers l'épaisseur du mur, traversa une étroite antichambre tendue de vieilles tapisseries représentant des villes italiennes, et soulevant une portière:

—Messieurs, dit-il, voici ma chambre.

En face d'eux, sous un dais d'ancien velours de Gênes couleur vin, chargé de plumes, de falbalas et de broderies de vieil or, se voyait un superbe lit, doré et majestueux comme un trône. Une balustrade à hauteur d'appui, la dorure épaisse et foncée, qui régnait au pied même du lit, d'un bout à l'autre de la chambre, la retranchait au moins d'un bon tiers, dans sa longueur. Là dedans, tout éblouissait, tout riait aux yeux; l'or, la peinture, la sculpture, les ornements les plus exquis et les plus riches répandus partout; une somptuosité effrénée, le plafond d'argent et d'or mat, les murs brodés d'un dessin magnifique, or et pourpre, en relief d'or massif, le merveilleux tapis de Perse posé sur une natte épaisse de bourre de soie; les carreaux, les fauteuils, les meubles admirables et sans prix. La nature s'était épuisée, tous les métiers et tous les arts avaient sué pendant des années, pour venir à bout de parer ce plafond, ces portes, ces murailles, et que ce fou y pût faire la roue et y promener comme par le nez, ses enfants et ses domestiques.

—Mais le coffre-fort, où est-il donc? se demanda soudain entre ses dents, le comte d'Œls, tout plein de la pensée commune.

Alors, prenant un air de sérieux et de majesté inaccoutumés, Son Altesse les conduisit à l'extrémité de la vaste chambre, dans un grand cabinet ouvert qui y tenait, et plus bas de trois marches. Il était, jusqu'au plafond même, matelassé d'un satin flamme de soufre, où le Duc eut besoin d'attention pour retrouver ce qu'il cherchait. Enfin, un carillon retentit, des charnières et des ressorts cachés jouèrent si subtilement, qu'en un clin d'œil, le panneau entier s'était replié sur lui-même, comme les lames d'un paravent, et le coffre-fort apparut.

Il y eut quelques cris de surprise, répandus par les surprises voisines; après quoi, plus rien qu'un frémissement, des ondulations de murmures étouffés, tandis que Charles d'Este combinait les divers secrets de l'immense porte, où brillait, émaillé au centre, le Cheval-Passant de Blankenbourg. Tous cependant, attachaient dessus une prunelle étincelante, le concentrement, l'air d'attention redoublèrent sur les visages; le plus profond silence s'établit, au moment où Son Altesse ouvrit enfin la dernière serrure.

Ils reculèrent instinctivement; jamais spectacle si éclatant, si fastueux, si effrayant, ne s'était présenté à leurs yeux, pas même à leur imagination. Dans le compartiment d'en bas, large et profond à lui seul, comme une médiocre alcôve, des monceaux de billets de banque, mille sortes de papiers d'Etats, de Villes et de Compagnies, entassés et jetés en désordre, composaient un chaos de richesses prodigieuses, en attendant M. Smithson, le seul capable de le débrouiller.

Les espèces se montraient au-dessus, en grosses piles de louis, quelques-unes écroulées et formant une mare, de laquelle le Duc puisait chaque jour, son argent de poche; et le haut immense du coffre-fort était destiné pour les bijoux, la vaisselle et les orfèvreries, étalés avec une pompe admirable. Ce qu'il y avait là de joyaux, de diamants, de fils de perles, de montures inestimables provenant du trésor des anciens ducs, de sacs de velours vert pleins de pierreries, de curiosités et de raretés, eût lassé plusieurs heures de patience à entreprendre de les nombrer. Mais le plus beau était le fond, capitonné de satin aurore, et qui éblouissait d'émeraudes, de saphirs, de brillants superbes, et de grands tours de merveilleux rubis. Il est incroyable la clarté que donnait cet amas de diamants; leur arrangement composait comme une espèce de soleil mystérieux, dont la splendeur étonnait les yeux; et dans la lumière crépusculaire, devant ces richesses inouïes, le silence extrême annonçait assez de quelle occupation profonde tous les esprits étaient saisis.