—En cas de danger, reprit le Duc d'une voix étouffée, et désignant le coffre béant, il peut, au moyen de chaînes et de contrepoids, descendre au fond du grand caveau.

Ce fut la seule parole prononcée. Agités, oppressés qu'ils étaient, le moindre mot eût décelé leur trouble. Ils avaient beau se composer, la passion se montrait sur les visages; et, excepté Otto, Ulric et Christiane qui, tous trois, ne voyaient guère ce qu'ils voyaient, pour le reste des assistants, les fréquents changements de postures, des regards sombres ou hagards, un soin de s'éviter les yeux, dont ils craignaient le feu et le langage, et les soupirs qui se faisaient entendre par ci, par là, comme à la dérobée, les rendaient, malgré leurs efforts, des personnages vraiment expressifs.

Le bon d'Andonville, tout ébahi, les sourcils haussés d'étonnement, ne savait où il en était; le baron de Cramm dévoré d'envie, souriait avec une angoisse visible, dont il suait à grosses gouttes; et même Franz, toujours assez libre dans sa taille, ne lançait plus à Emilia de ces brillantes œillades d'intelligence. Un silence éperdu et profond où qui que ce soit ne bougeait, s'était appesanti sur la chambre. Le comte d'Œls, les yeux étincelants, qu'il repaissait du coffre-fort, montrait comme peintes avec horreur, sur sa physionomie de réprouvé, l'avarice et la convoitise qui le perçaient; et on les lisait non moins clairement au visage d'Emilia, à travers la stupeur de l'Italienne....

Alors, une même pensée fit soudainement se regarder Arcangeli et Giulia; l'Italien nerveux, compassé, dont on voyait qu'il se savait bon gré de conserver son jugement parmi cet émoi général; elle, plus dégagée encore, seulement un peu pâle, avec un feu d'esprit jaillissant de ses prunelles, et qui perçait les fronts et les poitrines. Ils se lancèrent par les yeux le mépris, le défi et la lutte, puis tous deux détournèrent la vue; et Giulia venait de se jurer qu'un jour ces trésors lui appartiendraient. Pénétrée d'espoir, de cupidité et d'attention sur elle-même, son cœur, épanoui à l'excès, ne trouvait plus de quoi s'étendre... Ces trésors lui appartiendraient... Et le regard de la chanteuse enveloppa Ulric et Christiane, tristes, pensifs, et voyageant peut-être en des espaces éloignés, puis se posa d'une façon étrange sur le comte Otto qui bâillait, les yeux fixés au plafond.

V

Oui! le temps était venu maintenant de frapper un coup décisif. Après tant d'incurie, de timidité, de désirs aussitôt noyés dans la nonchalance et la torpeur, la Belcredi se retrouvait enfin; elle sentait s'agiter au fond de son sein, mille serpents soudainement réveillés, qui ne lui laissèrent plus aucun repos. La nuit, le jour, même en conversant, Giulia rêvait et ruminait ce grand tas d'argent et de pierreries; l'éclat de cet or lui demeurait attaché au fond des prunelles. Toute sa personne en prit alors une sorte de brillant nouveau, le teint plus rose, l'air plus vif, la conversation délicate et gaie. Mais sous cette douceur simulée, qu'elle faisait servir comme d'un fard, pour tromper ceux qui l'approchaient, la chanteuse roulait d'affreuses pensées et des recherches infernales. Ses journées n'étaient occupées qu'à repasser en elle-même l'obstacle des enfants du Duc; elle bandait son esprit sans relâche, à inventer quelque plan du démon, qui pût s'avancer sourdement, grossir au-dessus de leur tête, et de sa chute, les écraser.

Tout lui riait à ce moment. Elle s'ancrait solidement chez Son Altesse à force d'esprit, de complaisances, et de louanges renforcées qu'elle lui jetait à pleines mains. Sa faveur croissante parut lors de la distribution que fit Charles d'Este de médailles d'or à son effigie, portant au revers, la cérémonie de l'inauguration de l'hôtel. Il en accompagna l'envoi chez la Belcredi d'un grand cabinet à tiroirs, plein de riches galanteries, et un petit présent de dentelles à Christiane. Ce cadeau, que Giulia se chargea d'apporter elle-même, lui servit à renouer commerce, et à espionner de nouveau chez Christiane et chez Hans Ulric.

Elle put être satisfaite, s'applaudir du succès entier de ses plus cruelles espérances. Ah! c'étaient bien vraiment le deuil et la douleur qui sortaient de ses lèvres, l'après-midi qu'elle avait lu aux deux jeunes gens l'émouvante scène tirée de T'is a pity she's a whore. Christiane et Ulric, ce jour-là, avaient avalé un poison mortel, et qui commençait de les infecter. Ombrageux, le sourcil froncé, le regard farouche et défiant, on les voyait tressaillir tout à coup, comme si eût encore retenti à leurs oreilles ce terrible avertissement:

—Vous êtes mon frère, Giovanni!