—Cher seigneur, dit à ce moment la Belcredi, d'une voix tranquille, et le regardant entre les deux yeux, il ne tient qu'à vous de l'entendre encore. Que Votre Altesse redonne ici, et cette fois loin des interrupteurs, la représentation qui n'a pu s'achever à Wendessen.

—Sans doute, dit galamment le Duc, après un instant de silence, je vois bien Sieglinde; avec un Siegmund...

Mais la chanteuse interrompit:

—Votre Altesse me pardonnera! je ne songeais pas à moi-même, en lui adressant cette proposition; je ne songeais même pas, ajouta-t-elle, à aucun acteur de théâtre.

Et nommant tout de suite, Hans Ulric et la comtesse Christiane, la Belcredi vanta, sur un ton qui s'échauffait, le grand effet qu'ils feraient à la scène, s'enthousiasma de leurs voix, les plus admirables qu'on pût trouver:

—Des voix telles qu'à ce moment, il n'y a pas les pareilles dans un seul théâtre, et je m'y connais, Monseigneur....

Et, contente de l'ouverture avec laquelle le duc Charles recevait cette idée de représentation, se répandit finalement, en tendresses et en épanchements.

Elle remit vingt fois par journée, cette question sur le tapis, toujours à louanger Hans Ulric et Christiane, toujours à féliciter Charles d'Este de la soirée de Wendessen, où il avait réussi jusqu'au miracle, disait-elle, sachant bien le succès assuré, quand on pinçait au Duc cette corde. C'était d'ailleurs le temps de cette étonnante vogue des théâtres de société; on ne parlait que de mascarades, de comédies, d'opéras. Les princesses les plus princesses, étudiaient, déclamaient des rôles, et les jouaient chez elles, en plein public, et en habit de comédiennes. Le Duc, soufflé par sa favorite, et amené adroitement à ce que désirait Giulia, s'engoua donc peu à peu, de donner, pour inaugurer l'hôtel Beaujon, une fête qui surpassât tout, et qui restât comme un modèle de luxe fastueux et de goût:

—Excellent! nous ferons entendre à ces imbéciles de Parisiens qui ont sifflé Tannhaüser, un acte inédit de Wagner...

Et l'ennui dont il recommençait à dépérir, tête-à-tête avec Arcangeli, de qui l'étoile pâlissait, enfonça au Duc sa résolution. Dès ce moment, l'hôtel et les conversations des familiers ne retentirent plus que de l'opéra, et Christiane et Hans Ulric demeurèrent les seuls à ignorer le gala déclaré, et le rôle que Son Altesse leur y destinait.