On les apercevait en effet, s'il se peut, encore plus rarement qu'aux Champs-Elysées, et leur chambre, précisément pareille à l'ancienne,—même les sculptures et les ornements, et les caissons dorés du plafond, avec ses peintures exquises et l'immense chandelier vénitien,—ne leur donnait aucune idée qu'ils fussent dans un endroit nouveau. Triptyques flamands, madones d'émail entourées de fruits, tableaux excellents des grands maîtres, la vitrine aux reliques romanesques, les quatre bustes florentins, les mêmes merveilles entassées de livres rares et curieux, d'étoffes, d'ivoires, de chinoiseries, de brimborions précieux, la vieille harpe peinte dans son coin, les théorbes et les archiluths traînant çà et là sur les fauteuils, tout cet identique arrangement qui fut terminé vers Noël, après un désordre assez long, reporta Christiane et Ulric irrésistiblement, aux journées lumineuses et tranquilles que ce cabinet leur rappelait. Le frère et la sœur respirèrent; le joug qui accablait leur âme parut se relâcher quelque peu. Ils reprirent du plaisir à la lecture; la musique longtemps oubliée, se fit de nouveau recevoir; on eût dit qu'une goutte des anciennes délices, de ce fleuve de tendresse et de suavité qui coulait autrefois dans leurs veines, s'y insinuait encore. Un matin, enfin, Christiane s'oublia dans les bras de Hans Ulric, et la tête sur son épaule, jusqu'au moment où une voix partit, une voix intérieure qu'ils connaissaient bien:
—Vous êtes mon frère, Giovanni!
—Et vous ma sœur, Annabella!
Ils pâlirent, ils s'éveillèrent, et les écailles leur tombant des yeux, tous les deux reconnurent les progrès de leur cancer intérieur. Au bord de quel précipice ils s'étaient endormis; parmi quels flots et quelles tempêtes ils avaient cru être en sûreté! Ce furent d'effroyables journées, pour les misérables enfants. Ils cherchaient à tromper les heures en mille sortes d'occupations, et, continuellement pressés par l'inquiétude qui les dévorait, se répandaient de tous côtés, au Bois, aux courses, dans les sociétés. Mais cette dissipation banale, ces remèdes que l'on prescrit, ne leur empêchaient pas les souffrances; il en aurait fallu boucher la source, qui était leur propre cœur. Christiane pâlit et maigrit. Ses yeux éteints se creusèrent, son visage se défigura; elle fondait en larmes fréquemment, et Hans Ulric, jadis la patience même, devint irritable et nerveux; un léger bruit, l'odeur d'une rose suffisaient à l'incommoder. Mais les nuits principalement, leur présentaient mille idées affreuses; quelque chose de plus violent remuait alors dans leurs entrailles, et ils restaient épouvantés du monstre qu'ils nourrissaient en eux; ou bien, s'endormaient-ils enfin, il leur venait des tourments cruels, comme dans le jour, par les songes.
Cependant, à l'hôtel, autour d'eux, tout se préparait pour le gala. Les ouvriers dressaient déjà l'estrade et le reste de l'appareil dans le salon des Miroirs, et le Duc allait voir chaque après-midi, la maquette du décor chez le vieux Séchan, dont l'immense atelier l'amusait. Le chef d'orchestre du théâtre Lyrique s'était engagé à fournir les musiciens; pour chanter Hunding, on aurait Doëry, le fameux baryton de Vienne, auquel la chanteuse écrivit: toutes choses enfin, s'annonçaient au mieux. Alors seulement, quand la Belcredi vit le Duc ainsi échauffé, elle rappela à Son Altesse qu'il fallait prévenir Christiane et Hans Ulric.
Mais dès les premières paroles, ils refusèrent l'un et l'autre, assurant qu'ils ne consentiraient point à chanter en public.
On peut penser l'étrange vacarme, et les imprécations du duc Charles:—Il serait donc toujours barré en ses moindres desseins! ce petit plaisir après lequel il languissait depuis si longtemps, un caprice d'enfant l'en voulait priver; bref, tant de furieux emportements que Christiane enfin céda, puis Hans Ulric, la voyant pleurer, accorda ce qu'on exigeait. A bien penser, ils n'avaient tous deux, d'autre raison pour ce refus, que l'embarras de monter sur les planches; mais qui sait si la distraction ne leur en serait pas profitable, et un allègement à ces heures, qui leur marchaient à pas de plomb?
Ce fut Giulia Belcredi, qui se chargea de montrer leurs rôles à la comtesse et à son frère. Dès le soir du lendemain, elle était chez les jeunes gens, gaie, légère, causante, voltigeante, et qui s'extasia de la chambre terminée, et des mille choses charmantes, curieusement étalées partout. On avait allumé quelques bougies de cire du grand chandelier, dont la lumière faisait distinguer jusqu'au moindre trait des tableaux qui se trouvaient au haut des murailles, et qu'on éteignit pour répéter. Le silence régnait partout, avec une sorte de majesté; Giulia, devenue sérieuse, était toute droite au piano; et une seule lampe, dans la vaste chambre. La Belcredi s'assit enfin, promena ses doigts sur le clavier, puis, avant que de commencer, demanda aux chanteurs s'ils se rappelaient le poème.
Ni l'un ni l'autre n'avait bien compris ce premier acte, si brusquement interrompu, et la Belcredi, prenant la parole comme pour entrer en matière, leur en fit le récit rapide:—Siegmund secouru par Sieglinde, Hunding qui le reconnaît, le provoque, puis le héros demeuré seul; il rêve, il sent sa poitrine s'enfler, Sieglinde apparaissant alors, les aveux, le long duo, la fuite,—sans qu'un seul mot de Giulia eût révélé de quel plus sombre crime encore, leur adultère se noircissait. Elle frappa ensuite quelques accords, et Hans Ulric commença.