Ils dirent le premier duo, chantèrent leur partie séparément; dans la scène avec Hunding, qui suit. Comme deux cordes à l'unisson, dont l'une sonne quand on touche l'autre, le cœur leur vibrait de se répondre. Ils s'exaltaient, donnaient leur pleine voix; des élans d'amour leur revêtaient l'âme de joie et de lumière, de toutes parts, et quand ils entonnèrent à la fin, le chant triomphal du Printemps, Christiane et Hans Ulric se saisirent la main. Fiévreux, enthousiastes, haletants, ils allèrent, sans faire une faute, jusqu'à la fin de cette admirable page.

Alors Giulia dit, comme sortant d'un rêve:

—Il se révèle à l'acte suivant, que ce sont le frère et la sœur, tous les deux, les fils du dieu Wotan, caché sous le nom de Walse.

Ils pâlirent extraordinairement, et leurs mains s'ouvrirent, se séparèrent; leur visage enivré s'éteignit, crispé d'un mouvement convulsif; un silence extrême annonça de quelle horreur ils étaient saisis. Christiane avait fermé les yeux, comme le soir où la Belcredi leur lisait la scène de Ford; Hans Ulric, éperdu de stupeur, regardait fixement dans l'ombre, un Rembrandt vieux, peint par lui-même, aux yeux pénétrants et mélancoliques. Quel démon se divertissait, connaissant le trouble de leur âme, à leur lever sans cesse ce fatal rideau? Etaient-ils donc dépeints partout, ces cruels tourments dont ils mouraient, et les chants des musiciens, ainsi que les vers des poètes, n'allaient-ils plus leur faire entendre désormais, que le crime et l'horrible désir dont ils étaient brûlés eux-mêmes? Le frère et la sœur ne remuaient point; d'autres ardeurs s'enflammaient en eux, que leur cœur ne leur avait pas encore expliquées; ils ne formaient aucune idée; et parmi cette affreuse agonie, à chaque convulsion de leur pensée mourante, ils se sentaient plus enfoncés, non dans un mal particulier, mais dans un abîme de tous les maux.

Et Hans Ulric, le lendemain, pour la première fois depuis leur tendre enfance, ne parut pas chez Christiane. Etendu sur un divan, à plat ventre, l'enfant se déchirait la poitrine par des cris et des gémissements. Il exécrait les codes, les lois, toutes les entraves des hommes; il songeait à ces rois d'Egypte que la coutume contraignait d'épouser leur sœur; il enviait le destin des bêtes; il eût voulu être poussière; puis, après ces mornes méditations, éclataient non plus des sanglots, mais des râles, mais des hurlements, qui s'éteignaient enfin en voix confuses, en soupirs, en longs balbutiements. Il se dressa, essuya ses yeux rougis, et il se promenait par la chambre. Sa tête n'était plus occupée que de deux vers bizarres, en anglais, qu'il se déclamait continuellement:

T'is good; though music oft hath such a charm

To make bad good, and good provoke to harm

Il cherchait dans quel poème il les avait pu lire:—Pauvre âme! répétait-il tout bas, en s'adressant à Christiane; elle lui était, il le sentait bien, plus son cœur que son propre cœur, plus ses souffrances que ses propres souffrances; et, à la pensée de sa sœur, ses larmes sanglantes redoublèrent.

Il était plein d'elle, il se redoutait, mille démons lui tournoyaient dans l'âme; et Hans Ulric vécut ainsi, les jours suivants, tantôt, stupide et silencieux, puis, frénétique, à faire craindre que tout ne se rompît en son corps. Il jeta dehors ses pendules, dont le battement l'importunait; il se trouvait laid dans les glaces, et il sanglotait amèrement.—Partir! je veux partir, la quitter! Mais ses résolutions les plus fortes, tout d'un coup, se perdaient en l'air. Hélas! plus il pénétrait dans son secret, plus il trouvait que c'était ses entrailles mêmes; et criant, se roulant par terre, écumant, il ne sortait de ces furies que pour demeurer couché sur le dos, tout débraillé, la bouche ouverte, dans l'état d'un homme qui se meurt...

Il s'étonnait pourtant, l'infortuné, de ne pas endurer davantage:—Eh quoi! n'était-ce que cela? Les mots: passion, tourment, désespoir, lui avaient toujours présenté, alors qu'il les lisait dans les livres, un sens plus cruel et plus âpre que ce petit spasme de ses nerfs, ce mouvement de son cœur un peu plus rapide. Et Hans Ulric s'indignait alors contre lui-même, son repos lui faisait horreur; il appelait, il embrassait, il étreignait la souffrance désespérément, et ne pouvait s'en rassasier.