Il fallut bien cependant s'habiller, dans la soirée du cinquième jour, et si cruel que fût l'effort pour le jeune homme, porter chez Son Altesse qui le demandait, son corps malade et son âme bourrelée. Christiane s'y trouvait déjà, à qui le Duc venait d'offrir une montre émaillée en forme de luth, de même qu'il donna ensuite à Hans Ulric, une boîte de pistolets, pour faire entièrement passer, grâce à ces cadeaux, ce qui pouvait leur rester d'humeur.

Ils ne levèrent point les yeux, mais l'accent saccadé de leur voix, leurs soupirs, leurs moindres mouvements, répondaient l'un dans l'autre, au frère et à la sœur, et les emplissaient douloureusement. Tout était silence autour d'eux; César dormait sous les pieds du Duc, la chanteuse parlait de Karl Doëry, lequel ne pouvait quitter Vienne; et une tentation croissante leur venait de se regarder, fût-ce un seul instant. Hans Ulric enfin, tourna la tête; elle portait au cou, suspendu à un velours, un médaillon de leur vieille nourrice, Margaréta Bracholz, la surveillante de leur enfance, à Herrenhausen et à Blankenbourg. Un torrent leur passa dans l'âme, avec ces souvenirs oubliés; Hans Ulric se dressa à demi, près de crier, de s'élancer...—et, au milieu de leur poitrine, je ne sais quoi de suave et de fort, qui semblait s'échapper de leur cœur, jaillissait à bouillons redoublés.

A partir de ce jour, ils ne luttèrent plus, s'abandonnèrent à leur destinée; Hans Ulric retourna chez Christiane; ils recommencèrent à répéter, s'enivrèrent, sans en rien craindre, de ces chants brûlants de la Valkyrie. La Belcredi, qui les suivait comme pas à pas, dans leur âme, cessa enfin de jeter du venin sur une plaie déjà mortelle, et les visita rarement,—sûre qu'ils ne pouvaient désormais se déprendre de leurs attaches criminelles.

Ils sentirent les rêveries, les fureurs, les désirs cuisants, toutes les violences de la passion. Christiane ne pria plus; des cheveux blanchirent à Hans Ulric. L'oisiveté, la nonchalance, les nourritures délicates, les tendresses feintes des opéras qui leur amollissaient le cœur, cette poésie fumeuse qu'ils buvaient et que leur tête était trop faible pour porter, ce luxe qui les entourait, tout conspirait à les amener au bord extrême de l'abîme, jusqu'au moment qu'après ces longs oublis, leur conscience réveillée dardait soudain à leurs yeux un trait de flamme si violent, que c'était comme un coup de foudre rompant tout. Ils se fuyaient avec horreur; mais à peine demeuraient-ils seuls, qu'une faim de se revoir encore, les pressait et les violentait; et aussitôt qu'ils s'étaient revus, ils n'avaient plus que des tourments, du vide, un morne accablement, et des pensées ardentes et confuses, s'effaçant les unes les autres.

Ils en vinrent à se haïr, à se lâcher des duretés, des mots amers, tant leurs souffrances s'augmentaient. Souvent, assis face à face, une sécheresse soudaine les laissait glacés, pendant des heures, sans que ni l'un ni l'autre pût produire la moindre pensée de tendresse. Oh! que n'eût pas donné Hans Ulric, pour une de ces effusions, où son âme autrefois, se tenait comme suspendue à sa sœur! Farouches, indifférents à tout, Christiane et lui faisaient pitié. Ils recouraient à la nature, mais les champs, les forêts, le soleil n'étaient plus une joie pour leurs yeux; ils se réfugiaient dans l'art, mais ils avaient en eux, un vide énorme, où la musique et la poésie n'entraient plus. Comme une eau gelée et brillante qui, le moment d'après, n'est plus que de la boue, leurs occupations d'autrefois, sitôt qu'ils y touchaient à présent, se changeaient en un néant obscur. Dévorés d'une infinité qui ne pouvait être assouvie, leur amour lui-même semblait fuir et s'effacer dans leur âme.—Christiane ne m'aime pas! se répétait alors Hans Ulric éperdument; il voulait la tuer, se tuer lui-même; et chaque instant de leur vie, chaque battement de leur pouls, chaque éclair de leur pensée, avait maintenant plus de tortures, et l'on peut dire plus de durée, que tant d'années de leur intimité.


Les journées s'écoulaient cependant, avec une effroyable vitesse, et le Duc qui mourait d'impatience, semblait encore pousser les heures de ses mains, à force de courir et de trépigner dans les derniers préparatifs. La machine matérielle était presque terminée. On avait remplacé Karl Doëry par l'un des barytons du théâtre Lyrique: Wagner enfin, sur un second billet flatteur de Son Altesse, accorda l'autorisation qu'on lui demandait; si bien que, lorsqu'on eut rangé dans la salle, trois cents fauteuils pour pareil nombre d'invités, il ne resta plus qu'à marquer le jour de la répétition générale, à laquelle le Duc voulut assister, et qui tomba le samedi, 21 janvier.

Christiane et Hans Ulric essayèrent leurs costumes, dans l'après-midi; ce n'était pour lui, qu'un sayon de cuir, et pour elle, une longue tunique de laine blanche, avec une plaque d'or qui serrait ses cheveux. La Belcredi vint les chercher sur les huit heures; et ils descendirent tous trois, à un petit salon fort éclairé, qu'on avait ménagé en arrière des coulisses, et qui rendait chez Christiane, par un degré dérobé.

—Ah! mon Dieu! comtesse, dit Giulia, vous avez oublié vos pendants d'oreilles.

C'était une nouvelle galanterie du Duc, deux dents de lion montées en or; rude bijou, que Son Altesse avait fait ciseler pour Sieglinde.