—Vous les trouverez dans le secrétaire, dit Christiane à Hans Ulric qui remonta.
La chambre était déserte et tranquille; deux grosses lampes l'éclairaient. Hans Ulric avait ouvert le curieux meuble, incrusté d'écaille et d'ivoire; et comme il l'allait refermer, et descendre avec l'écrin, tout à coup, dans le fond d'un tiroir, il aperçut ses pistolets, car Christiane redoutant quelque frénésie désespérée, les avait enlevés de chez lui, sans qu'il y prît garde.
Il ouvrit la cassette d'argent, blasonnée du Cheval-Passant, comme tout ce qui sortait des mains de Charles d'Este, et vint regarder ces belles armes, à la clarté d'une des lampes. Alors, le silence qui l'environnait, soudain, lui parut extraordinaire; des souvenirs profonds et confus l'assaillirent, tandis que son cœur s'affaissait dans un vague de souffrance intolérable; et machinalement, le jeune homme continuait de charger l'un des pistolets, en passant à droite et à gauche, des regards éperdus.
—Ulric! Ulric! appela Christiane d'en bas.
Il fit un bond, repoussa la boîte dans le secrétaire, et descendit précipitamment.
La marche des Hussards de Blankenbourg, que l'orchestre jouait, pour tirer du Duc quelque royale gratification, annonçait déjà l'arrivée de la compagnie, dans la salle. Charles d'Este se montra en tête, donnant le bras à la Belcredi; elle avait les épaules nues, une aigrette de diamants, et un habit d'étoffe magnifique, or et blanc, chamarré de diamants et de perles; puis venaient, en un seul peloton, les deux bâtards, Arcangeli, M. d'Œls tout bardé de ses croix, avec les autres familiers, et enfin, seul derrière tous, qu'il dominait de la pleine tête, le colossal habit sang de bœuf où suait M. d'Andonville. Le Duc s'assit sur un fauteuil, au premier rang; il mit Giulia à sa droite, et Otto de l'autre côté, quelque peu en arrière de lui.
L'orchestre préluda; une tempête grondait; puis le rideau se sépara par le milieu, et l'habitation apparut, avec des épieux aux murailles, sa massive porte à peine équarrie, et le toit soutenu d'un frêne géant, aux flancs duquel brillait la garde d'or du glaive promis au Walsung. Ulric-Siegmund fit son entrée; Christiane entonna les premières notes du chant de Sieglinde,—et tous deux, au milieu du calme violent qu'ils essayaient de s'imposer, sentaient revenir à leur âme, ainsi que par confuses bouffées, le temps où ils jouaient jadis à Herrenhausen, des comédies et des drames enfantins.
—Cher seigneur! souffla la Belcredi à l'oreille du Duc, parmi les battements de main qui accueillaient la fin de la scène, voyez comme la comtesse joue bien son rôle.
Immobile à un coin du théâtre, tandis que du seuil, le farouche Hunding faisait un geste de surprise en apercevant l'étranger, Christiane attachait sur son frère, des regards absorbés et noirs. Elle l'aimait, elle l'aimait! Que servait de lutter plus longtemps?... Les énormes lustres flambaient au-dessus de la salle déserte, toute préparée et rangée; d'éclatants applaudissements se succédaient presque sans relâche.—Oui! l'on pouvait les applaudir, les misérables! Ce qu'ils jouaient, c'était leur propre cœur; cette musique dont ils amusaient les oreilles des indifférents, c'étaient les cris mêmes de leur passion. Un flot de larmes lui monta aux paupières. Puisque les dieux, puisque Wotan poussait Siegmund dans les bras de sa sœur, l'inceste était-il donc un crime?... Et, défaillante, les regards fixes, abîmée au fond d'elle-même, où il se coulait à cette pensée, une angoisse de volupté, Christiane continuait de songer profondément.
—Bravo! bravo! exclama le Duc, claquant des deux mains à Sieglinde, quand elle se retira d'un pas lent.