La nuit s'était répandue sur le théâtre; Hans Ulric restait seul maintenant, auprès du foyer qui se mourait. La symphonie douce que jouait l'orchestre, n'arrivait pas à son oreille; il s'élevait en lui violemment, mille imaginations, mille désirs; son âme, déjà toute prête au crime, dévorait l'inceste par la pensée. Une porte s'ouvrit; c'était Sieglinde.
Elle avait endormi son époux, en lui versant à boire un narcotique; elle venait pour montrer à Siegmund, l'épée plantée dans le frêne; et cependant que tous les deux, ils parcouraient le vaste théâtre où, dans l'obscurité, Sieglinde avait l'air d'un fantôme blanc, il semblait de nouveau à Hans Ulric, que tout cela ne fût qu'un rêve.—Eh! le savait-il, après tout, s'il dormait ou s'il veillait? Le monde lui apparaissait comme à travers des yeux troubles et vagues, cachés bien avant au fond de son âme. Ce qu'on appelle souffrir et vivre, est-ce autre chose, se demandait-il, qu'une partie un peu plus excitée d'un morne et continuel sommeil? Mais une mélodie s'éleva, forte et héroïque comme le printemps; l'énorme porte, en sursaut, s'ouvrit avec un grand fracas; la blancheur de la nuit inonda la chaumière.
Alors, selon que le veut le poème, Hans Ulric enlaça Christiane dans ses bras; et il sentait battre contre son cœur, ce cœur plein de lui. Leurs voix s'élevèrent à l'unisson, suivies d'un silence d'extase, où l'on n'entendit plus que le murmure inquiet, la rumeur gonflée et palpitante de cette belle nuit de printemps. Tout était volupté, frémissements, tourments d'amour; et la lune, au plus haut du ciel, éclatante et fluide comme le lait, répandait partout un immense philtre, qui forçait les êtres d'aimer. La forêt vivait et soupirait, les ruisseaux s'enflaient de tendresse, des frissons remuaient les amants, enlacés au fond de la scène; dans cet embrassement redoublé, ils prenaient possession d'eux-mêmes. Un instinct leur donna comme un branle secret, pour s'avancer chanter au moment marqué; et cette musique toujours plus chaude, plus pétrie de flamme et de passion, les embrasait, les enivrait: hésitations, scrupules, remords, les deux amants sentaient je ne sais quoi de lourd qui s'envolait, de toutes les parties de leur âme. Ils chantaient, ils chantaient encore; tout ce qu'ils n'avaient jamais pu dire, ils se le criaient par ce chant, qui était leur aveu nuptial; ils triomphaient, ils s'adoraient, ils haletaient de ce rassasiement surhumain de leur amour; et l'âme roulée l'une sur l'autre, soulevés par un transport puissant qui les faisait être au delà d'eux-mêmes, goûtant un orgueil colossal à soutenir leur crime en face, ils ne se souciaient plus de rien. En trois pas, d'un seul geste, Hans Ulric arracha le glaive qu'il brandissait; puis levant dans ses bras, son amante, il s'enfuit impétueusement, et le rideau se referma.
On releva la flamme des lustres, et le Duc, suivi de son cortège, revint dans la serre d'hiver, où il fit appeler Hans Ulric avec sa sœur, aussitôt qu'ils auraient changé d'habit. Une collation y était servie, de gibier, de poisson, de fruits, et de différentes sortes de vins du Rhin, dont Son Altesse porta des toasts; puis, pour remettre Christiane de quelque peu d'étourdissement, car elle avait paru si changée en entrant, que tout le monde s'était écrié, le Duc proposa la partie d'aller voir aux flambeaux, dans le jardin, la cascade de rocailles qui était gelée. Cela fit quelques jeux de lumière dont la compagnie s'amusa, jusqu'au moment où le froid qui augmentait, chassa le Duc vers la maison. Hans Ulric et sa sœur marchaient les derniers, par le sentier couvert de neige épaisse; puis tous deux, sans se dire un seul mot, ils montèrent à leur cabinet.
Elle s'assit dans un fauteuil; le pâle Hans Ulric se mit à la vitre. La lune, toute pleine et sinistre au ciel, semblait le regarder avec des yeux vivants; et il songeait confusément, voyant les étoiles sans cesse, au delà les unes des autres, à cette profondeur infinie des mondes. Il tressaillit soudain, Christiane s'était dressée; et ces pas derrière son dos, ces pas légers le terrifiaient, comme si la Mort eût marché vers lui. D'affreux lambeaux d'un rêve l'assaillirent. Il revit des cierges allumés, un cercueil noir voltigeant çà et là, et lui debout, les yeux fixés sur ses pieds nus, où il comptait cinq pustules livides. Son cœur battait à se rompre; il la sentait derrière lui, peut-être avec un horrible visage, une tête de morte rongée des vers. Fou de terreur, il se retourna, et ils étaient tous deux, face à face. Alors, avec un long frisson, elle s'abattit dans ses bras, en collant sa bouche sur la sienne.
Vers les quatre heures et demie du matin, deux détonations, coup sur coup, réveillèrent l'hôtel en sursaut. Giulia, qui venait enfin de se mettre au lit, après avoir vu sortir Hans Ulric de l'appartement de sa sœur, prit rapidement un déshabillé, et courut à la chambre du comte. Tout y était dans une extrême confusion, portes ouvertes, et les valets éperdus, qui couraient et se poussaient l'un l'autre. Le comte Ulric avait commencé par se tirer dans la poitrine, un des pistolets du duc Charles, puis se retrouvant encore vivant, il s'était brûlé la cervelle.
VI
Il y eut des tables à l'hôtel, où nombre de gens vinrent s'inscrire, et juste autant d'aunes de drap noir qu'en exigeaient les strictes bienséances. Pour du chagrin, le Duc n'avait jamais aimé le «fils de la serve,» comme il le nommait, de sorte qu'on ne perdit pas le temps à s'amener des larmes au bord des yeux, et que, les obsèques réglées, et les valets vêtus d'enterrement, il ne fut plus question de Hans Ulric, ni d'affliction. Bien mieux, la terrible tragédie eut un contraste ridicule, par la farce qui lui succéda.
Un soir donc, précisément comme il rentrait des funérailles, Franz trouva Emilia disparue. Il interrogea les femmes de chambre; elles se regardèrent, et lui dirent ensuite, qu'après beaucoup de pleurs et de cris, à la suite de la scène du déjeuner...