Un soir, comme la Belcredi, revenue depuis une demi-heure à peu près, d'une de ces longues visites, se trouvait seule chez le Duc, son étonnement ne fut pas petit, de voir entrer soudainement, la plus singulière figure de mascarade, et de reconnaître le comte Otto. Elle s'écria; mais lui, tout d'abord, s'arrête un moment à la porte, prend son élan, en répétant:—Ah! le bon lit! le bon lit! saute dessus, comme saisi de frénésie, s'y roule trois ou quatre tours; puis, revenant vers la chanteuse stupéfaite, il la pria de lui ajuster quelque pli qui s'était dérangé. Il portait de longs crêpes verts, flottants et voltigeants, surmontés d'un bois de cerf au naturel, sur une coiffure bizarre, qui lui donnait l'aspect d'un Actéon.
—Est-ce chez M. Aguado que vous allez? demanda-t-elle, où il y avait en effet, bal masqué.
Et là-dessus, le comte se retournant, lui mit la main au sein, pour toute réponse. Il la serrait de près, elle tomba; on vit la durée d'un tourne-main, ses bas de soie couleur citron, à coins d'argent.—Finissez! finissez! disait-elle, en se défendant contre les baisers... Le terrible était qu'à cinq pas, se trouvait une porte entr'ouverte, avec quelques marches de marbre, qui conduisaient au cabinet où Charles d'Este prenait son bain; la chanteuse ne cessait pas de tourner les yeux vers cette porte. Ses forces commençaient d'être à bout, quand le Duc, par hasard, appela:
—Giulia!
Et cette voix inattendue mit en fuite l'enragé Otto, sans que Son Altesse, dans sa baignoire, eût pu s'apercevoir de rien.
Il n'en fut pas autre chose d'ailleurs, et le jeune homme put, tant qu'il voulut, se consoler auprès de Saint-Amour. Mais leur commerce, pour devenir ainsi habituel et journalier, commençait à lui paraître fade; et le vice croissant d'Otto brisa bientôt cette sale amitié, par de nouveaux amours, plus sales encore. Un sérail de prostituées prit la place de l'hermaphrodite; tout devint bon au jeune comte. A la Roche-Brûlée, un château de son père, où il s'enterra quelques jours, avec des filles et des garçons.
—Car il était au poil et à la plume, disait M. d'Œls...
Otto bouleversa le parc, en fit sauter d'énormes rochers, vida l'étang, descella les grilles, et toujours les poches bourrées de cartouches de dynamite. Il voulut faire l'épreuve enfin, ne sachant plus qu'inventer, comment l'on tombe du haut d'un arbre que les bûcherons abattent; et il faut nommer un vrai miracle, s'il ne se brisa pas les os. Mais ce fut sa dernière prouesse; la Roche-Brûlée l'ennuyait, et il revint promptement à Paris.
Alors, tout ce qu'on avait vu qu'il savait faire jusqu'à ce moment, parut en quelque sorte, les Jeux et les Ris. On peut dire que l'abcès creva, et que le pus qui affolait Otto, lui monta au-dessus des yeux. Ses furies ne le quittèrent plus; un pareil prodige de perversité étonna Charles d'Este lui-même. Il eût fait peur au coin d'un bois, avec sa pâleur de cadavre, ses regards louches et égarés, et le tic effrayant qui, à chaque minute, lui jetait la face en avant, ainsi que pour vomir son démon. Toutes les nuits, on ramassait Otto, on le portait au lit, ivre mort; puis c'était vers midi, au réveil, le plus étrange défilé, ruffians, escrocs, entremetteurs, des matrones puantes de musc, des barbes sales, des cochers. On faisait cercle, on louangeait Otto; on le pressait de venir voir, selon le style du métier:
—Quelque nouveau tableau d'un rare mérite.