Douze ou quatorze heures de suite, les chevaux du Duc restaient attelés devant d'infâmes numéros. Ses rages devinrent terribles; il fallait que l'on fût devant lui, petit et tremblant comme l'herbe: et tant de monstrueux passe-temps de débauche démesurée, dont il doublait et triplait son plaisir, ne pouvaient éteindre sa luxure. Exténué et défaillant, il était encore allouvi; un tison l'éveillait, l'embrasait, le forçait sans repos, de courir se faire étalon, dans quelque banal mauvais lieu... Il finit par ne plus bouger de ces maisons, s'y établir des semaines entières,—tellement que Charles d'Este, durant quelques jours, put disposer de cet appartement vacant pour la princesse de Hanau, une parente pauvre et catholique, qu'un accident de malles imprévu laissait sur le pavé, à peine arrivée, sans garde-robe et sans argent.

Le Duc ni elle ne s'étaient pas revus, depuis près de dix-huit années, et Son Altesse qui, dans sa jeunesse, avait montré du goût pour sa cousine, fut assez de temps à s'extasier que «Sophie eût ainsi changé.» C'était une femme étonnamment maigre, d'une taille qui effrayait, quand on l'apercevait de loin, avec un visage comme enflammé, et de longues dents de sorcière. Elle n'était rien moins cependant, mais l'honneur, la droiture même; un esprit enjoué, pénétrant et naturellement rempli de grâces, et la plus ardente charité qui l'avait fait se dépouiller à la lettre, pour nourrir les pauvres, et élever des hôpitaux. Les bonnes œuvres, les aumônes, les prières chez elle ou à l'église, de rares visites dans le monde, pour lequel elle eût eu du penchant, mais extrêmement retenu, formaient tout le tissu de sa vie. Et tant de piété et de vertu, qui ne s'étaient pas démenties, depuis quatorze ans qu'elle était veuve, avaient toujours comme obligé le Duc, de marquer à cette parente une estime particulière; si bien que Christiane enfant avait passé jadis, tout un été, en compagnie de la princesse, dans une sorte de couvent bâti par les anciens comtes de Hanau, au plus riant du Tyrol italien.

Aussi, la comtesse Christiane fut-elle la première personne de qui s'informa Mme Sophie, en ne tarissant pas sur sa gentillesse et sa vivacité d'autrefois, qui devaient la parer à présent, de toutes les grâces les plus charmantes.—Ah! elle est changée, bien changée! disait Charles d'Este nonchalamment, et sans marquer grand empressement... Mais enfin, comme tôt ou tard, il fallait bien que l'entrevue eût lieu, tous deux, vers la fin de l'après-midi, se rendirent chez Christiane.

La chambre du lit était vide; pas un valet pour les annoncer. Ils traversèrent de nouveau la galerie silencieuse; le tapis couvert de gouttes de cire, rappelait au Duc la mort de Hans Ulric, et les flambeaux de la chapelle ardente. Il se trompait, ouvrait des portes qui donnaient sur des degrés. Ils finirent pourtant par trouver le grand cabinet du piano; mais dès le seuil, le profond silence, le spectacle de Christiane, les yeux fermés, étendue dans un fauteuil, déconcertèrent la princesse, et elle n'avança que peu.

—Voilà, dit Charles d'Este, après avoir toussé, notre cousine de Hanau que je vous amène.

Christiane se tourna sans rien dire, et montra qu'elle la reconnaissait, avec un air de douceur et d'affection qui pénétra la bonne femme; son visage livide et fixe, avait quelque chose d'égaré. Le Duc lui dit que leur parente venait s'établir à Paris. Elle s'était mise debout, et demeura sans répondre un mot; les larmes qu'elle retenait, lui débordaient des paupières.—Tiens! mais c'est fort joli ici, reprit Charles d'Este, le nez en l'air, car il n'avait jamais vu cette chambre. Elle ferma les yeux et se tut. Un orgue de carrefour jouait au loin; le ciel du couchant s'appâlissait, ce ciel que Hans Ulric avait si souvent regardé à ces mêmes vitres. Il était mort, il était mort... il dormait dans les ténèbres;—et cela n'aurait jamais de fin.


Le même soir, comme le Duc, achevé de déshabiller, se faisait, selon son habitude, brosser les pieds par Arcangeli (seule fonction qui demeurât à ce grand-vizir déchu), le comte d'Œls apporta un billet, tout frais arrivé des Tuileries.—De l'Empereur, dit Charles d'Este, le dépliant vivement. Sa Majesté priait le Duc qu'ils pussent avoir tous deux ensemble, une sérieuse conversation: «et je voudrais bien, s'il vous est possible, que ce fût demain vendredi, dans l'après-dînée.» A quoi le Duc fit réponse que oui, et se mit au lit fort intrigué, d'autant qu'un post-scriptum le priait d'apporter avec lui, quelques-uns de «ses beaux diamants.»

Il se rendit aux Tuileries, vers deux heures et demie, mais Sa Majesté, à ce moment même, recevait l'ambassadeur d'Autriche; et un chambellan avertit le Duc d'entrer dans le petit cabinet sur le jardin. La pièce était vide, et Charles d'Este s'amusa comme il put, à considérer les bronzes antiques et les médailles, qui garnissaient deux hautes vitrines. Le temps lui durait néanmoins, et il tirait sa montre à chaque minute.

—Ah! je vous y prends! dit d'un ton plaisant l'Empereur, qui venait d'entrer. Et tout de suite, il demanda aux deux laquais de l'antichambre si M. Babinet n'était pas encore arrivé, défendit qu'on l'interrompît, excepté pour l'avertir, sitôt que le savant paraîtrait; puis, ferma la porte au verrou.