—Allons, sotte! reprit-il avec vivacité, vous savez bien que tout est prêt, et que nos bons amis n'ont plus besoin de Giovan, pour achever la comédie.

Telle était bien la vérité. La seule vue des jupes d'Emilia, rencontrée au tournant d'une rue, avait bouleversé le jeune homme. Une passion renaît toujours, tant qu'on ne l'a pas ôtée jusqu'à la dernière racine; et Franz, sans fiel, comme la colombe, lassé d'ailleurs, de voltiger et de cueillir des faveurs passagères, oublia tous ses anciens griefs, et ne trouva même plus suspecte la présence à Rome d'Emilia, dès qu'il eut conçu le secret espoir que celle-ci redevînt sa maîtresse. Ce fut d'abord une simple pensée, puis une vive imagination, et un désir sans cesse grandissant, qui l'occupa bientôt, jour et nuit. Les négociations n'avançaient que lentement. Napoléon faisait agir sous main, auprès de François V, par la Curie romaine; et le pauvre comte inoccupé, se mourait de chaleur et d'ennui. Des rues sales, un soleil de plomb, des nuits de moustiques et de punaises, avec des naturels grossiers, se soulageant le long des maisons, et un goût d'huile abominable aux mets qu'on lui présentait, voilà ce qu'il y avait pour Franz, dans cette cité tant célébrée, et dont il trouvait tout déplaisant et ridicule, les mœurs, les enseignes, les costumes,—jusqu'au Colisée «plus petit», qu'il ne l'avait imaginé. Pour seule ressource, c'étaient les longues visites de Giovan, mais un Giovan sombre et sérieux, qui s'essuyait le front d'un air morne. Il avait été repoussé; à quoi bon s'obstiner plus longtemps? la malheureuse avait le cœur brisé... Après quoi, d'accablants silences, la tristesse qui s'épaississait, les bâillements qui redoublaient, jusqu'au moment où l'Italien, se levant enfin et se retirant, le comte lui tendait un nouveau poulet destiné à Emilia, ou bien, lui donnait rendez-vous pour la prochaine matinée, dans quelque jardin, ou quelque église,—et voilà cet homme, si fringant jadis et si plein de superbe, à Paris!

Ce jour-là, quand Franz, tout ému, descendit les marches de San-Clemente, il aperçut de loin le bouffon agenouillé, environné de triangles de bougies de cire, dont il avait fait allumer précisément, quarante et une, le chiffre fatidique de ses jours d'exil, et qui continua de pousser son oraison et de se frapper la poitrine, jusqu'à l'entier achèvement de ses quarante et un Pater, entrelardés d'Ave en même nombre.

Alors le pauvre comte, se plantant devant lui, et d'un ton de gémissement:

—Tu pars, Giovan, dit-il, tu m'abandonnes, moi qui n'avais d'espoir qu'en toi!

Il était en guêtres, en pantalon bleu, si correct avec ses favoris et son petit épagneul sous le bras, que Giovan, par ressouvenir des voyageurs guêtrés et fashionables qui lui jetaient jadis des grani, sur la route de Castellamare:

—Allons, dit-il en bouffonnant, signor Inglese, du courage! Eh! pardieu! vous n'en mourrez pas! Il se pencha vers son oreille: Prévenez votre père immédiatement, que vous avez encore besoin de moi, pendant trois... quatre jours... affaires de haute importance... négociations entamées... les intérêts de Son Altesse; et il le tenait par le coude, en l'arrêtant à chaque degré;—puis, comme du seuil de l'église, où Franz ôtait la laisse à son chien, on apercevait sur les murs, des affiches multicolores:

Frizo ne craint pas Patrizio
Patrizio ne craint pas Frizo,

défis de deux escamoteurs, fort populaires, à ce moment-là, parmi la canaille de Rome:

—Et moi, dit Giovanni, gambadant et lançant son chapeau en l'air, je ne crains ni Frizo ni Patrizio, seigneur comte; avant trois jours, Emilia et vous, serez comme deux tourtereaux.