Arcangeli passa vingt-quatre heures, on peut dire, à les compter toutes, dans le riant espoir que, d'un moment à l'autre, sa rivale serait chassée. Il ne cessait pas, toutefois, de chanter les louanges de Lyonnette; à quoi le Duc, sans trop répondre, s'exhalait contre la Belcredi, et son insolence incroyable. Et ces doléances finirent—pauvre Giovan qui s'en étonna!—par un commandement exprès que lui fit Son Altesse, un matin, d'aller lui chercher la chanteuse. La hauteur superbe de Giulia avait, en effet, ranimé le petit reste d'affection qui palpitait encore pour elle, dans cette âme engourdie et blasée.

On peut juger si l'Italien avait une mine de joie, en se rendant chez la favorite. Quoique l'heure fût matinale, les portes tombèrent devant le nom du Duc. Giovan avança doucement, saluant la chanteuse, du plus loin qu'il l'aperçut; et cette entrevue, il ne sait pourquoi, lui est toujours demeurée dans l'esprit, avec une impression de mystère. La Belcredi était au fond de son boudoir, où elle avait fait mettre un petit divan, une écritoire sur les genoux, et la plume à la main:

—A qui donc écrit-elle? se disait Giovan, tandis que Giulia ployait ses paperasses.

Il crut bien avoir distingué, sur une enveloppe de lettre toute préparée, posée près d'elle, le mot «Wien»; mais, outre qu'il n'en aurait pu jurer, comment discerner parmi tant d'amis, que la chanteuse avait à Vienne?

Il ne tint donc qu'à Giulia, grâce à cet heureux coup de baguette, de se remettre avec le Duc, mieux qu'elle n'y avait jamais été. Bien loin cependant, de triompher d'un tel changement de théâtre, la chanteuse parut daigner à peine, ramasser les avances de Charles d'Este, et même, parfois, se froncer contre elles. On la voyait, assise au bout de la chambre, (ordinairement, près de la dernière de ces trois tables de porphyre qui occupaient les entre-fenêtres, toutes chargées de vases et de bijoux,) indifférente, silencieuse, jusqu'à ne répondre jamais à ce qui n'était pas une interrogation précise,—et comme absorbée à contempler la statuette équestre d'argent de l'électeur Otto Ludwig, ou le petit temple d'argent, peuplé de figurines de vermeil, qui sont les princes et princesses de la maison de Blankenbourg.

Les deux compères, à l'autre bout, jouaient leur farce, autour du sopha où trônait Charles d'Este, assis à la turque: l'un allant, venant, pérorant, toujours à «méditer» ses bustes; et Giovan qui courait, gambadait, soupirait, tournait les prunelles, parlait à chaque moment du jour, de la divine Lyonnette. Elle avait dit ceci, elle avait fait cela; elle l'appelait «grand luriot, vieux rouffia» comprend-on? Et des mains! des fossettes! une gorge! car l'Italien ne se cachait plus d'aller chez elle, maintenant:

—Mais pas ça! ajoutait-il, en se prenant la dent avec l'ongle du pouce, d'un air piteux et désespéré.

Il ne laissa pas néanmoins, si cruelle que fût Lyonnette, d'avoir son portrait à souhait, un jour que Son Altesse bâillait, et se plaignait de sa solitude; et la miniature montra le sourire le plus charmant, un visage comme formé par les Amours, et je ne sais quoi de piquant, de mutin, de capricieux, qui étonnait et ravissait:—tellement, que bientôt Charles d'Este, rebuté de la Belcredi, et à force d'entendre sans cesse, «Lyonnette, Lyonnette,» et «Lyonnette», commença de s'intéresser à ces litanies sempiternelles, y répondit, les mit sur le tapis, et même, souhaita intérieurement, de voir enfin cette merveille.

Une après-dînée que les amusements languissaient dans la chambre du Duc, Giovan, comme s'il y songeait tout d'un coup, proposa qu'on montât regarder, de dessus la terrasse neuve, le défilé qui s'en allait au Bois. Son Altesse, depuis cinq semaines, s'était avisée de faire doubler une galerie du rez-de-chaussée, ce qui avait donné trois ou quatre petits salons intérieurs, et une terrasse à l'italienne, ornée de fleurs et d'orangers en boule, et d'où l'œil plongeait à découvert, sur la place de l'Arc de-l'Etoile. On emporta donc des lorgnettes et un pliant pour Giulia; et le Duc, assez peu curieux de ces visages inconnus, se divertissait, comme un écolier, à jeter dans le premier jardin, des carrés de papier déchiré, quand l'Italien, poussant un cri, et affectant la plus grande surprise:

—C'est elle! la voilà! exclama-t-il, la Madonna del mio cor; et il envoyait des baisers de la main, tandis que M. Félix saluait.