—Est-ce Lyonnette? demanda le Duc, qui vint, avec vivacité, se poster à la balustrade.
Il la trouva encore plus délicatement et singulièrement jolie qu'il ne l'avait imaginée. Elle était seule, avec un laquais, dans un soufflet de satin mauve, tiré par trois petits poneys, tout harnachés d'argent, de rosettes, de bouffettes, et qu'elle menait au grand trot. Le duc Charles, lorsqu'elle passa, lui ôta son bonnet fourré, en le tenant près de son oreille. Elle leva le nez, sous son large chapeau de mousseline, chargé de plumes, fit une demi-révérence, accompagnée d'un sourire charmant, et disparut comme le vent, pendant que Charles d'Este disait:
—Où diable, monsieur mon bouffon est-il allé chercher une aussi jolie femme?
—Oui! elle est charmante, vraiment charmante, dit Giulia derrière lui; et Votre Altesse a bien raison.
Charles d'Este se retourna; elle parlait avec une paix profonde, toute droite, les mains croisées, et en souriant si étrangement, que le pauvre Duc rougissant, se trouva assez déconcerté. L'immense couchant était jaune et vert; Giulia regardait au loin, appuyée à la balustrade, entre les aiguilles de marbre sanguin, qui s'y dressent à chaque bout. Cette tranquillité était-elle une feinte? Sous ce visage paisible et doux, cachait-elle une âme sinistre; ou bien, vraiment indifférente à ce nouveau caprice de son maître, poursuivait-elle un but mystérieux, que la suite allait découvrir? Elle était montée haut cependant, maîtresse en titre du duc Charles, et pouvait bien encore grandement espérer, avec un peu de patience; mais les ambitieux, des combles les plus désirés, même les plus inespérés, une fois atteints, se font aussitôt des degrés, pour arriver à davantage. Peut-être qu'à l'âge du Duc, et avec la graisse qu'il avait, une telle base semblait trop périlleuse à Giulia, pour porter sa fortune définitive. Peut-être, en cette pleine vie, si éclatante et fastueuse, qu'elle avait senti le cadavre, et tâchait déjà de se retirer... Mais qui le sait, qui pourra jamais dire les pensées enfouies au plus grand secret, et dans le centre de ce cœur, sinon le prince des démons dont elle était la digne fille, et Celui aussi qui l'a jugée, en quelque endroit que sa justice ou sa miséricorde l'ait mise!
Septembre, cette année, fut admirable; un ciel pur, le plus beau soleil du monde, une température charmante. Le Duc voulut donc que l'on garnît cette terrasse à la chinoise, de porcelaines et de lanternes; et sans en faire aucune façon, il y vint chaque jour, voir passer Lyonnette, qui ne manqua pas plus que lui, à ce rendez-vous tacite et fort exact.
De la rue, on apercevait Son Altesse et ses deux acolytes, buvant, mangeant au haut des airs, parmi les pots de fleurs, les coussins, les sophas, les meubles de vernis rouge et or. La triste Christiane et Mme Sophie, offusquées de ces rires retentissants, avaient dû se réfugier au fond extrême du jardin, dans ce qu'on nommait le «Bosquet,»—un bois de charmilles humides, arrangé et planté en partie, d'après le fameux labyrinthe de Wendessen.
Elles erraient là toutes deux, en compagnie du père Le Charmel, au milieu des arcades, des cloîtres et des cabinets de verdure, passant sous les portiques déserts, enfilant de sombres colonnades, tournant autour de bassins mornes, ombragés d'immobiles cyprès, où des nymphes dormaient, couchées sur des dauphins silencieux. Les matières de dévotion, les débats de controverse, ne duraient que de courts instants, quoique le Père et la princesse ne se cachassent plus maintenant, de vouloir convertir Christiane. Mais, outre la science des saints, le célèbre Dominicain avait aussi celle des hommes. Bien différent de Mme Sophie, de qui l'extrême élévation et la spiritualité faisaient parfois perdre haleine, c'était avec des choses de la terre que le Père poussait Christiane sans relâche, du côté du ciel; une fleur, un arbre, un passereau, lui fournissaient de quoi parler, et toucher les cœurs. Elle répondait oui de la tête:—Oui, mon père, ou bien: Oui, ma tante, en tachant de montrer à ces deux noirs fantômes, un visage de sérénité. Ils allaient ainsi, à pas lents, par les sentiers verdis et moisis, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtassent enfin, au pied d'un de ces vases énormes, isolés sur des piédestaux, ou bien à quelque banc de pierre, dans un renfoncement de charmille. Le Père alors, ou la princesse lisait tout haut, en reprenant au signet de la veille: «Mes cinquante raisons pour retourner à la religion de mes aïeux», cette fameuse apologie, publiée par l'électeur Antoine Ulric de Blankenbourg, quand il avait abjuré la réforme. Christiane s'appliquait à comprendre, mais son cœur s'enfuyait loin d'elle.—Ulric, Ulric! elle le revoyait, elle le retrouvait partout; son âme avide reconnaissait la moindre ressemblance ébauchée. C'était ainsi qu'il posait les mains, ainsi qu'il portait ses regards. Où donc s'en était-il allé, ce frère, cet ami de toutes les heures? Pourquoi l'avait-il abandonnée? Le monde lui paraissait trouble, et couvert d'une épaisse fumée; les choses passaient devant son esprit, ainsi qu'une eau bourbeuse et livide... Le soir tombait; on entendait l'Angelus, qui tintait a une chapelle voisine:
—Je vous salue Marie, pleine de grâces...
Et Christiane, en se signant, faisait les réponses avec la princesse. Que lui importaient ces pratiques, ces chapelets, ces croix, ces médailles, qu'elle acceptait docilement! Tous trois marchaient vers l'hôtel, sans plus rien dire, Christiane seule en avant. Ce mort, dont les mains lui serraient le cœur, elle le sentait à cette heure, s'agiter dans son sein, plus douloureusement.—Oui! je t'entends! je t'entends, pauvre âme! apaise-toi, pardonne-moi; et à ces souvenirs déchirants, toute son âme s'en allait...