—N'avez-vous pas faim? Ne mangeriez-vous pas un morceau?

Puis, baissée devant les tisons, elle commença de secouer la cassette dans la cheminée, en tenant avec les pincettes, les brochures amoncelées, afin qu'aucune ne s'écartât; le jeune homme, pendant ce temps, lui couvrait la nuque de baisers. Le cœur d'Otto avait séché subitement; il était là, comme une souche, comme une bête, devant elle; et Giulia restait de glace elle aussi, muette ainsi qu'une statue, et les yeux fixés sur le feu, regardait flamber et pétiller un dernier bouquet desséché, dont les rubans de satin vert étaient peints par le fameux Dalbono, de Milan. Un sourire étrange lui monta aux lèvres..... Quel souvenir longtemps oublié, ce bouquet lui rappelait-il? Etait-ce point cette journée, où le Duc aussi l'avait trouvée, environnée d'habits et de couronnes...? Mais leurs prunelles se rencontrèrent, elle donna un baiser au jeune homme,—et la Belcredi s'abandonna.

Les jambes tremblaient à Otto, quand il descendit l'escalier; il éprouvait un vide de dégoût, un horrible désenchantement.—Ah! voilà donc ce que c'était qu'aimer; rien de plus qu'avec les autres femmes! Comme un enfant qui reste étonné, aussitôt qu'il a mangé le fruit convoité, Otto doutait si ce moment était bien une réalité. Quoi! les ravissantes douceurs de ses longues rêveries, cet amour qui avait dormi trois années, à un endroit de son être si profond et si retiré, que lui-même n'en soupçonnait rien, ces ardentes lettres écrites dans le plus ténébreux secret, ses désirs, ses élans, sa passion, ses lèvres qui tremblaient vers elle, tout cela se réduisait donc à cette triste et courte débauche, à ce néant affreux qu'il sentait!

—Et je croyais l'aimer! pensa le jeune homme...

Son cœur se brisa en morceaux; Otto pleura amèrement et à sanglots. Il ne s'est jamais rappelé comment, après avoir erré dans des théâtres et des cafés, il se retrouva, au matin, chez une appareilleuse connue, ni par quels compagnons il y avait été mené. Il passa là deux jours entiers, cruellement livré à tous les transports d'une humeur terrible et égarée: tantôt, s'abandonnant aux derniers excès, pour se venger de Giulia et avilir en lui son image; tantôt, au contraire, vengeant sa maîtresse contre lui-même, et se frappant la tête aux murailles, en désespéré. Mais au milieu de la troisième nuit, comme son imagination agitée ramenait sans cesse les mêmes pensées, il se représenta de nouveau, le bonheur de voir Giulia, avec un sentiment de tendresse, irrésistible et singulier; toutes ses violentes douleurs de la surveille, ne parurent plus qu'un songe à Otto. Il n'y tient plus: il se lève, s'habille, et donne à un cocher le nom de la vieille rue du Puits-qui-parle, bien plus connu à ce moment, que celui de rue Amyot, par lequel on venait de le remplacer. Il faisait froid, Paris dormait, la lune rayonnait en son plein. Otto, tout en considérant cette roue d'or immobile, se livrait à une rêverie si vive et si impatiente, qu'elle semblait le mettre par avance, en possession du bonheur auquel il songeait. Il arrive devant un mur; il sonne, frappe, appelle, redouble, si bien qu'enfin, Laury vient lui ouvrir. Il traverse un carré de jardin, gravit un escalier de bois; Giulia réveillée, paraît... Ils se jetèrent éperdus, dans les bras l'un de l'autre.


Ah! bonheur et bonheur d'aimer! philtre de vie qui renouvelle toutes choses! source à laquelle une fois uni, le cœur se répand de là sur le monde entier, comme un torrent qui prend sa course! A peine les amants se retrouvèrent-ils, leurs prunelles se dessillèrent, leur âme fut toute changée par une espèce d'enchantement. Jamais les couleurs du soleil ne leur avaient paru si brillantes, le ciel d'une sérénité aussi splendide et aussi continuelle. Ils jouissaient avec transport, d'une fleur, d'une herbe, d'un nuage, des humbles objets qui les entouraient; leurs moindres actions étaient mêlées d'une joie et d'une impétuosité extraordinaires; de leurs yeux, jaillissait un esprit qui animait pour eux, tout l'univers. Jusqu'à ce quartier gueux et noir, mal peuple, mal pavé, mal bâti, qui dort à l'ombre du Panthéon, les brins d'herbe entre les pavés, les croisées où séchaient des guenilles, et l'étroite et petite rue du Puits-qui-parle, bordée de masures branlantes et de vieux murs de jardin, leur semblaient les plus beaux endroits, que tous deux eussent vus sur la terre; et lorsqu'ils découvraient de loin, leur porte basse dans la muraille, avec l'ancien avis collé dessus, et écrit à la main:

Pour les lettres et réclamations, s'adresser à M. Spitzer neveu,

que ni Otto ni Giulia ne songeait jamais à arracher, ils sentaient éclater en eux une lumière intérieure, qui leur dévoilait combien ils aimaient.

Leur tendresse rompue pendant deux journées, maintenant réconciliée, se reprenait plus étroitement; leur âme avait plaisir à serrer ses nœuds: et ravis après ces mortelles langueurs, du réveil de leur passion, ils ne savaient comment bien répandre leur cœur, et se prouver leur grand amour, dans cet infini qui les remplissait. Tout en courant par la maison, ils se suivaient, s'appelaient, s'embrassaient, se rajustaient les habits, ou bien, se les dérangeaient par badinage, et se parlaient d'une voix tendre, uniquement pour se dire «toi» et goûter le délice nouveau de cette familiarité. Mais, à si peu de jours de la Schlosser, les mêmes propos de tendresse qu'Otto avait tenus à celle-ci, les mêmes pensées, les mêmes phrases, jusqu'au même arrangement et aux mêmes mots, se retrouvèrent sur ses lèvres; de manière que, peu à peu, et quelque ennui qu'il en eût, l'amant nomma la Belcredi de ces mêmes termes mignards dont il avait appelé la danseuse,—tant l'homme a des ressources bornées, pour exprimer l'infini de son cœur!