Et se trouvant à la muraille, il s'arrêtait soudain, devant un cabinet, chargé de mille brimborions, avec des bergères de Saxe, que Giulia s'amusait à rassembler:

—Mais c'est elle, qui a des goûts d'enfant, pensait le jeune homme, et non pas moi... Et durant toute une semaine, il s'efforça par artifice, de la rapetisser à ses yeux, en la nommant de surnoms mignards, et en se la représentant, quand elle était petite fille. Les jours courts, la saison embrumée, les retenaient au coin du feu, elle couchée sur le canapé, recouvert d'un gros satin rose de la Chine, brodé de scarabées et de fleurs; et, à ses pieds, sur un coussin, c'était la place où s'asseyait Otto. Là d'abord, il lui parlait d'une manière sèche et contrainte, tantôt mêlant quelque mot d'amour, ensuite demeurant en silence,—jusqu'à ce qu'enfin, échauffé par ces beaux yeux qui versaient sur lui tant de lumière et de douceur, toute sa rancune fondait, ses griefs secrets se dissipaient:

—Je t'aime, je t'aime, mon cœur!

Il se sentait saisi et pris, comme par une force divine. Ce fut pendant ces après-dînées, que Giulia mit en quelque sorte, la dernière main à l'éducation du jeune homme, car l'amour, ce grand livre, écrit par dedans et par dehors, enseigne autant les choses du monde, qu'il régente celles du cœur: de manière que, si violent, si impétueux, si effrayant, qu'Otto eût paru jusque-là, de cet abîme on vit sortir, en peu de temps, un amant dompté et patient, qui obéissait à la Belcredi. Parce qu'elle aimait les parfums, elle donna ce goût au jeune homme, en lui en vidant des flacons, sur les mains et dans la chevelure; elle l'habitua aux soins de sa personne, les plus délicats, les plus poussés. Le teint jaune d'Otto s'éclaircit, ses veux verts se firent moins farouches. La gloire intérieure d'aimer et d'être aimé, répandit sur son extérieur, je ne sais quel air de grâce et de politesse; et jusques aux moindres faveurs de la maîtresse qu'il adorait, des badinages d'amoureux, quand la chanteuse, par exemple, lui glissait quelquefois dans le cou, une rose ou un lilas blanc, lui commandant de ne le point ôter de la journée, pour l'amour d'elle, il y paraissait aussitôt, par un éclat de plus de joie et de passion, sur toute la physionomie d'Otto.

Il y eut, le jour des Trépassés, un ouragan si furieux, qu'il rompit le haut d'une des maisons avoisinant le logis des amants, et remplit le petit jardin de ramilles d'arbres fracassés, et d'éclats d'ardoises et de vitres. Otto et Giulia passèrent la soirée, enlacés sur le lit, à écouter cette tempête, sans autre mouvement que de se serrer plus fort, par instants, en poussant de grands soupirs.—Chère, chère, lui disait-il, au milieu des vapeurs d'un réchaud d'encens, dont elle avait parfumé la chambre, que je t'aime! que tu es belle...! Et ses yeux se fermaient d'eux-mêmes; il eût voulu rester aveugle et sourd, afin que rien n'empêchât son ravissement. Elle répondit ces seuls mots, accompagnés d'un étrange sourire:

—Je suis moins belle que la Ondédei, nommant probablement, quelque rivale de sa jeunesse. Il fut blessé de ces paroles; il crut sentir son adoration méconnue et comme raillée; et rendu timide désormais, Otto ne lui dit plus qu'elle était belle.

Cependant, il était rongé d'inquiétude et de mélancolie; une tristesse continue faisait le tissu de ses journées: et tant d'allées et de venues, et de promenades sans arrêt, du haut en bas de la maison, ne lui servaient pas même à découvrir une place qui lui fût commode. Les vitres brillaient comme du cristal; les allées du jardin étaient si nettes, que Giulia s'y promenait, chaussée de pantoufles de satin; les meubles luisants se miraient dans les parquets frottés de cire. Et, au milieu de son bonheur et de sa tranquillité, les plus sombres pensées ne quittaient pas le jeune homme. Souvent, couché sur une chaise longue, il simulait de se tuer, braquait le pistolet chargé, disposait le couteau près de lui; il se frappa même une fois, par une sorte de frénésie, et il recueillait avec son mouchoir, les grumeaux de sang découlant de sa cuisse, en jouissant amèrement, d'être seul, sans secours et comme délaissé...

Alors, commença pour l'enfant, une vie morne et désespérée. Il ne s'élevait plus en lui, que des tendresses languissantes, flamme errante et volage, qui ne prenait pas à son âme, mais courait légèrement par dessus, et qu'éteignait le moindre souffle. Tout s'en allait soudain de lui, comme une obscure fumée; la bonne grâce qu'il trouvait en Giulia, s'évanouissait. Il l'aimait toujours, cependant; mais ses mains étaient immobiles pour la caresser, ses yeux morts pour la contempler, sa bouche froide pour la baiser.—Quel cœur avait-il donc, ah! misérable! Pourquoi n'était-il pas heureux? Et confondu de sa subtilité, il demeurait des heures sans remuer, les coudes posés sur la table, la tête basse entre ses deux mains, et tout pâle du crépuscule. Il soupirait:

—Giulia!... Giulia!...

Il tâchait par mille souvenirs, de raviver sa passion, et pendant un instant quelquefois, embrassait une vaine image. Mais son âme n'avait plus d'émotion, qu'à mesure de son travail. Si ses rêveries discontinuaient, c'était tarir l'amour du même coup, pareillement, l'on peut dire, à ces pompes, qui ne donnent de l'eau, que tandis qu'on les agite. Et cependant, moins il aimait, et plus son cœur avait l'instinct de vouloir se poursuivre soi-même, et s'accablait d'exaltation et d'efforts, pour retrouver ce qu'il avait perdu.