L'ivresse l'aidait à cela. Les vapeurs ardentes des boissons lui gonflaient alors la poitrine; les mâchoires lui tremblaient; tout son être défaillait de joie, dans un spasme intérieur: de manière qu'affamé de ces moments, Otto se les procura dès lors, chaque jour, en dînant avec la Belcredi. Le vin lui ranimait l'esprit, élevait son âme au-dessus des élans de passion qu'il avait, autant que ceux-ci surpassaient le reste de ses sentiments.—Ah! que je t'aime, cher trésor, comme je mettrais mon cœur sous tes pieds!... Livide, et la face en sueur, il se balançait sur sa chaise, il se disait tout bas:—Je suis ivre; ses transports s'augmentaient toujours, il aimait de toutes ses forces, il soupirait, sanglotait, riait; il lui fallait parler, au dedans de lui-même:
—O mon amour, ô mon trésor, ma chère vie, ô mon bien unique; ô toi qui es ma joie, ma lumière; toi qui es seule, qui es tout; que j'aime, que j'aime, que j'adore...
Mais tant d'expressions enflammées ne parvenaient pas cependant, à lui représenter l'amour, aussi passionné qu'il le sentait. Son émoi surpassait infiniment, tous les mots qui forment le langage humain:
—Tais-toi, mon âme, ne parle plus!
Et dans l'extase où il entrait, jamais ses yeux n'avaient été aussi prompts et aussi pénétrants, ni ses sens aussi exercés. Un geste, un petit clin d'œil faisait passer à l'amoureux, par une espèce de contagion, les humeurs les plus imperceptibles dont la Belcredi était affectée. Il vivait, il respirait en elle. Et ainsi, semblable à un homme qui, tombé en pleine mer, s'enfonce, et s'enfoncerait éternellement, si la mer n'avait pas de fond, Otto plongeait, s'abîmait plus avant, dans le bonheur infus où son âme nageait,—jusqu'au moment qu'enfin, l'instant venu, les fumées du vin dissipées, le Souci le frappait de nouveau, d'un coup de sa pesante main.
Parfois, dans un de ces réveils, attirant Giulia par la taille, Otto se plantait devant le miroir, et là, les yeux fixés dedans, ils se considéraient l'un l'autre: elle sereine, mystérieuse, faisant tourner au bout de ses doigts, quelque rose qu'elle respirait; lui pâle, avec ses cheveux roux, ses terribles et brutales mâchoires, et la veste hongroise à olives noires, dont il était toujours vêtu; jamais de rouge ni de bleu, non pas même à ses cravates, mais des verts bronze, ou de gros nœuds de faille noire.
—Parle-moi, dis-moi quelque chose... murmurait enfin la jeune femme; mais il n'avait rien à lui dire, il ne savait qu'un seul mot: je t'aime! et tout ce qui n'était pas ce mot, l'importunait.—Ah! l'aimait-elle donc si peu, qu'il fallût la distraire maintenant, babiller, étaler des grâces, en sa présence! Il se remettait à marcher de long en large, à travers la chambre.
—A quoi penses-tu?
—Moi... à rien.