—Tu es fâché contre moi.
—Non... je t'assure.
Puis, de nouveau, les pas cadencés de la promenade d'Otto.—Que pouvait-il dire, d'ailleurs, qui ne risquât encore de le faire aigrement reprendre de son ignorance, ou relever de ses erreurs, ainsi qu'il arrivait d'ordinaire; car sa première éducation avait été si abandonnée par ce misérable de Cramm, que les choses les plus notoires, de mœurs, de religion, de science, d'événements contemporains, Otto n'en connaissait presque rien. Il frappait du pied, s'arrêtait devant les vitres de la fenêtre. La gelée morfondait le ciel; un vent glacé mêlait à tourbillons, la neige épaisse qui tombait; la nature était comme demi-morte. Et ce spectacle s'accordant avec la triste humeur du jeune homme, son âme se fondait en faiblesse. Jamais il ne s'était senti si morne, si misérable; son imagination ne lui présentait plus que des langueurs et des obstacles. Il crut que prendre l'air dissiperait peut-être son ennui, et comme l'on était au temps de la neuvaine de sainte Geneviève, il sortit avec la Belcredi; et ils parcoururent tous deux, cette foire de chapelets, qui se tient au début de l'année, devant le parvis Saint-Etienne. Mais les regards des curieux, attachés sur sa belle maîtresse, déconcertèrent le terrible enfant, en même temps qu'ils l'emplissaient de rage impuissante. Et en marchant, les yeux contraints, Otto fauchait par la pensée, toutes ces têtes, de sa cravache, comme Tarquin, dont il venait de lire le récit des pavots coupés.
Elle ne l'aimait pas, elle ne l'aimait pas! De jour en jour, cette mortelle idée s'enfonçait en lui davantage. Que de fois déjà, un coup d'œil hautain, un mot sec de la Belcredi, avait déraciné jusqu'aux moindres fibres de l'attendrissement qu'il sentait. Se pouvait-il voir un pareil mépris, que de ne jamais se lever, s'avancer à lui, quand il entrait? Et par contraste, la Schlosser, si tendre et si impatiente, qu'elle le guettait aux carreaux, bien longtemps avant qu'il ne parût, lui revenait à la mémoire. Pauvre femme! Il la revoyait, dans sa robe de nuit de dentelles, occupée à cueillir des framboises au jardin, et feignant de ne savoir pas qu'il arrivait, car il lui avait défendu de se tenir ainsi, à la vitre. Quand il s'était trouvé malade (et Dieu sait quel étrange présent il venait de lui apporter) ne l'avait-elle pas soigné, sans un murmure, sans un dégoût, lui montrant, en toutes ses actions, une compassion de mère. Elle l'aimait, tel était le mystère...
—Et Giulia ne m'aime pas!
Hélas! de celle-ci, plus Otto s'approchait, plus il la voyait loin de lui. Il eût voulu qu'elle se renfermât dans les seules pensées qu'il avait, et n'aimât rien que leur amour; et d'instant en instant, au contraire, le gouffre de séparation entre son cœur et la Belcredi, semblait devenir plus large. Elle fuyait, elle se dérobait, elle se retirait à lui; l'esprit d'Otto, tout pénétrant qu'il fût, se perdait dans cette nuée, qui enveloppait Giulia. Déesse si connue et si inconnue, merveille à la fois présente et lointaine, étoile qu'il portait en lui, et cependant inaccessible, il avait beau l'aimer, pour ainsi dire, au delà de son cœur, dilater et lancer son âme, comme à la poursuite de la Belcredi, jamais il ne pouvait atteindre à ce point obscur qu'il voyait de loin, et d'où sa maîtresse se faisait sentir—et d'elle, tout ce qu'il comprenait, c'est qu'elle était incompréhensible.
Un soir qu'il rentrait du manège, où il était allé visiter Bellua, malade depuis quelques jours, le jeune homme arriva sans bruit, jusqu'à la chambre de Giulia. La portière s'en trouvait relevée, les restes du foyer mourant, éclairaient les murs et le plafond, d'un pourpre de feu immobile; et du seuil, où l'enfant demeurait arrêté, le soir livide qui descendait, les feuillages noirs du jardin, les meubles presque indistincts dans l'ombre, jetaient Otto dans une telle extase, qu'il ne songeait pas à avancer.
Tout à coup, il aperçut Giulia; elle était étendue sur le lit, à plat ventre; et les effroyables soupirs qu'elle poussait, de temps en temps, rendaient plus sombres et plus mystérieux, les intervalles de silence.—Ah! je voudrais mourir! dit-elle, à demi-voix. Les cheveux se dressèrent sur la tête d'Otto; et éperdu, les yeux fixés droit devant lui, et n'osant remuer d'épouvante, il entendait son triste cœur lui battre à coups pressés, la poitrine. Alors, au bout d'un instant, se soulevant sur les deux coudes, et semblant parler à quelqu'un:
—Ne me crois pas froide! dit Giulia... et elle retomba sur le lit. Une tristesse singulière assaillit et pénétra Otto par tant d'endroits, qu'il resta là, longtemps, ainsi qu'un homme hors d'haleine. Etait-ce à lui que s'adressait cette espèce de soupir plaintif?—Ah! froide, hélas! il sentait bien qu'elle ne l'était nullement, mais avide d'émotions nouvelles, inconnues, violentes, surhumaines, que leur passion ne lui donnait point. Que cachait-elle donc, dans cette profondeur immense de son cœur? N'était-elle pas destinée, comme le sont les autres femmes, à posséder ce grand trésor de l'amour; et gémissante de son mal, détestant son vide et ses langueurs, ne pouvait-elle cependant, passer et s'envoler au-dessus, par la force de son désir, et se perdre dans l'infini qui l'attirait?... Qui le saurait? Qui lui révélerait le secret de cette âme ténébreuse?...