Alors, dévoré plus que jamais, de l'ardeur de la posséder, de s'enfoncer intimement, dans ce sein qui lui était fermé, et ne rencontrant sous sa main, pour assouvir ce brûlant désir, que le corps de la Belcredi, il commença d'en exiger des complaisances criminelles, et de chercher dans tous les abus des délectations charnelles, cette consommation dernière de l'amour, qu'il voulait à tout prix, ressentir. Ce fut d'abord, par un appât délicat et presque imperceptible, pour obtenir à chaque fois, une preuve d'amour plus grande, et non sans quelque rougeur, qui lui montait par instants, au front: mais la honte, on l'avale vite, quand on est amant;—de manière que, peu à peu, brûlés de flammes lascives, hantés des fantômes impurs des plaisirs qu'ils avaient goûtés, et enivrés par leurs désirs, comme d'un vin fumeux et effréné, les deux amants se livrèrent enfin, à des ardeurs et des désordres tels, qu'ils eussent fait trembler les plus abandonnés.
Elle s'y révéla complaisante, savante même, indifférente, et reçut les adorations, à la fois comme une reine, et comme une courtisane. Blanche et nue, frottée de parfums, terrible à la lueur des bougies, avec son fard et ses paupières peintes, dont l'artifice libertin attisait les désirs du jeune homme, la Belcredi étalait sur le lit, son corps impudique et superbe, tandis qu'Otto, demi-pâmé, rugissant, les yeux pleins de visions lumineuses, demandait à tous les secrets de débauche les plus énormes, de quoi rassasier son âme, et l'engloutir, pour ainsi dire, par l'excès de son plaisir. Alors, ses os criaient de joie; le cœur lui palpitait dans le sein, comme un aigle qui bat des ailes; pendant un point et un moment, sa passion trouvait enfin, sa complète assouvissance. Ah! vieille idole de l'amour, qu'importe comment l'on t'adore! Dans les déréglements du corps, c'est toujours notre âme qui agit, et tourmentée de l'infini où elle voudrait s'amalgamer, entraîne, de bourbiers en bourbiers, son misérable compagnon.
Mais le spasme une fois terminé, son cœur ne fut pas plus heureux; la convoitise de l'amour demeura en lui, tout aussi âpre. Non! le plaisir ne comblait pas ce vide immense, qui le séparait d'avec sa maîtresse. Et il avait beau la serrer dans ses bras, jusques à mourir, s'emplir par tous les sens et par tous les excès, de cette chair, où s'accomplissait ce qui causait ces transports à son âme, toujours, il semblait à Otto que, pour posséder Giulia, pour avoir toute sa personne, et atteindre au profond d'elle-même, il dût ôter un dernier voile et percer encore une nuée.
Il se réveillait l'œil pesant, alourdi, l'âme hébétée. Les flammes des bougies, qui brûlaient dans leurs torchères, en vacillant contre le mur, lui faisaient cligner les paupières; tandis que les miroirs dont, par une bizarre invention de débauche, il avait garni le plafond, lui renvoyaient d'en haut, sa face renversée, effrayante, d'un rouge pourpre. Ses idées confuses tourbillonnaient; il tâchait de les rattraper; il se demandait soudainement:—Hein!... plaît-il?... d'une langue épaisse; et les yeux fermés, s'obstinait à essayer de se représenter l'image de la Belcredi. Mais il ne pouvait plus la voir que selon un profil de chat, caricature au front bombé et les paupières mi-closes, que cette insolente Joconde avait griffonnée d'elle, un jour, en badinant. Surpris, il rouvrait les prunelles; il se penchait sur l'endormie, lui disait tout bas, câlinement:
—Tu m'aimes, dis, oh oui, tu m'aimes? comme on parle à un enfant. Mais il la trouvait inquiétante, mystérieuse, énigmatique; des doutes naissaient à Otto: peut-être qu'elle le trompait! Et un fourmillement de soupçons et de cuisantes réflexions, ne le laissaient plus s'endormir. Il repassait en son esprit, les moindres paroles de la Belcredi; il voulait se persuader qu'il n'y a point de femme fidèle, et balançait s'il n'allait pas enfoncer tout à l'heure, son secrétaire. Mais, dès qu'elle se réveillait, Giulia lui engourdissait le cœur de ses regards voluptueux, si bien que, de jour en jour, par ce long combat, l'amoureux ne gagnait rien sur lui-même.
Ce qui l'exaspérait surtout, c'étaient les longs et profonds soupirs, que poussait parfois la Belcredi. Au reste, son cœur ulcéré cherchait à se sentir souffrir, à pouvoir accuser sa maîtresse. S'avançait-il pour l'embrasser:
—Non, non! il y en a de plus belles que toi... répétait Otto amèrement, se souvenant du mot sur la Ondédei. Et la pensée de la Schlosser, qui ne l'abandonnait comme plus, ne lui servait qu'à comparer la conduite de Giulia, à celle qu'eût tenue la danseuse. Les yeux ouverts sur celle qu'il aimait, et comme sans cesse à l'affût, il voulait de la Belcredi une douceur, une gaîté, une complaisance continuelles; et tout ce qu'il exigeait d'elle, l'enfant s'étonnait, égoïstement, qu'elle le réclamât de lui. Ils eurent des scènes violentes, et cela se tourna promptement, en habitude. A toute occasion, il lui jetait au front de sèches vérités; puis, la dispute s'échauffant, Otto poussait sans bornes, ses ressentiments, ses éclats de voix, ses fureurs. Parfois, durant les silences, on entendait dans sa chambre, Laury, qui se jouait de la cithare, à la façon des Tyroliennes, et les notes expiraient dans l'air, avec un tremblement de cristal... Il sortait de là, épuisé, le teint livide, les yeux hagards, et courant précipitamment, comme s'il cherchait partout son remède, et demandait où est la mort. Le soir tombait; Otto marchait dans les rues solitaires, où le gaz dansait sur la neige. La colère lui bouillonnait, il l'appelait encore de noms injurieux; puis, soudainement, se rapaisant, il se disait qu'elle perdrait bien plus que lui, s'il la quittait.
Une nuit qu'il fuyait ainsi, après une scène de violence, il prit sa course tout d'un coup, vers l'hôtel de l'Arc-de-Triomphe; et il se jurait à haute voix, qu'il allait rentrer chez le Duc, qu'il ne reverrait plus Giulia. L'hôtel dormait, la place était silencieuse. Otto, le front contre la grille, considérait les mornes statues, qui levaient leurs lampes de gaz vacillantes, au fond de la cour.—Ah! cette fois, elle peut bien m'attendre! pensa-t-il; et il éprouvait, à l'idée de l'anxiété de Giulia, une amère douceur de vengeance, un sentiment âcre et douloureux, dont il se faisait un plaisir. Trois heures sonnèrent au loin; rien ne bougeait, l'air était aigre et froid. Le roulement d'une voiture tira Otto de ses réflexions; et quelle ne fut pas sa surprise de voir le fiacre s'arrêter devant la grille de l'hôtel! Un homme descendit, sonna; c'était son frère, le comte Franz.
—Pstt! pstt! et une tête hâlée, avec de gros favoris noirs, se montra à l'une des portières:
—N'oubliez pas que c'est demain, que se joue au cercle, la grosse partie, avec de Poix et Caussade.....