—Tiens, pensa l'enfant étonné; mon frère est devenu joueur.
Les intrigues le mieux concertées, quoique tissues avec tout l'art et l'expérience possible, ont quelquefois, des suites fâcheuses; et l'événement l'avait bien montré, pour Franz et pour Emilia. Si indolent que fût le jeune homme, il avait senti très vivement, le dégoût de son mariage. Et bien qu'ensuite, par l'effet de son naturel accommodant, il se fût remis avec l'Italienne, les querelles, suivies à peine de réconciliations passagères, ne tardèrent guère à prouver que Franz n'avait pas éteint tout ressentiment. Cependant, à son départ de Rome, Emilia se trouvait grosse, et elle fondait mille espoirs de concorde et de rapprochement, sur la naissance de cet enfant. Mais, par malheur, le diable fit qu'ils rencontrèrent à Monte-Carlo, Romero, le célèbre joueur. On n'a jamais su les adresses par lesquelles cet aventurier, laid, noir, petit, audacieux, mais qui avait beaucoup d'esprit et de magnificence, s'empara de Franz si complètement, et lui insinua son vice. Ne fit-il rien que deviner cette dangereuse inclination, dont les semences étaient en l'âme du jeune homme? Faut-il croire, comme on l'a prétendu, que l'appât qui séduisit Franz, fut les quatre-vingt-cinq mille francs qu'il gagna, la première nuit, à la roulette? Quoi qu'il en soit, jamais passion ne prit si chaudement à personne;—de sorte que, lorsque Emilia en eut enfin le soupçon, il n'était déjà plus temps d'opposer à ce goût devenu tout-puissant, ni larmes ni raisonnement.
Ah! qu'ils étaient loin, maintenant, ces jours brillants de la Catana, où elle sortait à cheval, portait des jupes retroussées, favorables à montrer sa jambe, et dormait les bras attachés en haut, afin d'avoir de plus belles mains. L'Italienne semblait, depuis son retour, aussi changée que l'était Franz, non seulement de visage et de port, que sa grossesse avait gâtés, mais de conduite et d'esprit. On eût eu peine à démêler quelques vestiges de la fringante cavalière, dans cette figure allongée, les cheveux mal peignés sous un bonnet, sale, indolente, la taille énorme. Enfermée dans son appartement, où le désordre était extrême, elle s'y traînait d'un fauteuil à l'autre, tout le long du jour; à moins qu'avec Térésina, sa camérière romaine, elle ne s'amusât à couvrir de napperons et de bouquets, une sorte de petit autel qu'elle avait dressé à la Madone. Elle était demeurée en effet, fort italienne dans toutes ses mœurs, et ne faisait d'autre remède à son chagrin et à son abandon, que d'allumer des cierges, en l'honneur du «bambino,» et de réciter le chapelet. C'était ainsi que, chaque nuit, gardant Térésina près d'elle, Emilia persévérait des heures, à attendre le comte Franz. Les Ave Maria monotones, la lumière des bougies, assoupissaient peu à peu, les deux femmes. Elles se réveillaient soudain, et Emilia commençait à pleurer, à se lamenter. Elle ne pouvait pas comprendre comment les choses avaient tourné ainsi, contre toutes les apparences. Il lui semblait, parce que, dans sa pensée, elle avait passé l'éponge sur tout, que Franz ne devait plus avoir aucun sujet de plainte contre elle.
Il ne se plaignait pas, d'ailleurs. Son souci paraissait bien plutôt, d'éviter, de fuir l'Italienne, tant il abhorrait toute discussion: si bien que, rentrant au matin, il ôtait ses souliers, pour traverser, sans bruit, le couloir sur lequel donnait la chambre d'Emilia. Dans la journée, leurs entrevues étaient au plus, d'un demi-quart d'heure, pendant lequel, il échappait soudain, des torrents de larmes à la jeune femme, ou bien des brusqueries si fortes, que Franz, se tenant pour offensé, prenait son chapeau et partait. Elle espérait toujours se le ramener, mais cette espèce d'insensibilité qui rendait, il est vrai, le comte sans rancune, faisait aussi, qu'on n'avait guère de prise sur lui. Il ne répondait mot, laissait passer les averses. Et à mesure que le temps coulait, sans apporter aucun changement, chagrins et larmes redoublaient, et maigrissaient la pauvre Italienne.
Elle écrivit à la mamaccia, pour avoir des secrets de piété, des prières qu'on récite trois fois, et d'une efficace infaillible. Elle alla consulter des «voyantes,» accompagnée de Térésina, mais les tarots disaient toujours «un deuil forcé.» Elle cousit dans un sachet, divers brimborions magiques, dont l'assemblage composait un charme; mais le scapulaire achevé, comment en harnacher le comte? Et le sachet ne servit à rien. Le jour d'après, comme minuit sonnait, elle jeta dans un feu ardent, quatre jeux de cartes, en disant:
—Je te renie, cœur!
—Je te renie, pique!
—Je te renie, carreau!
—Je te renie, trèfle!