Mais il n'en fut pas autre chose, et Franz continua de jouer. Encore, si elle eût trouvé quelque réconfort autour d'elle! Mais le cher frère Arcangeli ne donnait rien en réponse à ses plaintes, que des compatissements d'épaules; Augusta, la mère de Franz, à qui la graisse survenait, et commençait d'en faire une baleine, et que l'âge rendait aussi, plus acariâtre et plus visionnaire, refusait de conclure sa paix, et se répandait en discours, contre cet impudent mariage; et Christiane enfin, de qui même, la pauvre sotte avait espéré du secours, s'obstinait à rester invisible, et sa chambre fermée à tous.
Ce fut en ce temps seulement, qu'elle commença d'éprouver les plus durs et les plus sanglants effets de la perte de Hans Ulric. Jusque là, sa douleur avait été plutôt, une sorte d'écrasement, et comme un long et affreux rêve, où il ne palpitait qu'un reste obscur de vie. Soudain, elle se retrouva, la malheureuse, avec ce glaive dans le cœur. Hélas! trop forte pour mourir, et trop faible pour oublier, elle était condamnée à vivre; elle allait traîner à tout jamais, son expiation avec elle, et ses yeux n'apercevraient plus que des ténèbres et des fantômes: toujours Hans Ulric devant ses regards, à la table où elle lisait, au coin du foyer qu'elle occupait, à ses côtés, lorsqu'elle marchait. Et ce spectre qui l'obsédait, elle n'en pouvait revoir les traits; ce n'était rien qu'une forme confuse. La nuit, rêvant de Hans Ulric, elle ne distinguait jamais, que le derrière de sa tête.
L'ennui la consumait, le remords la tuait; le moindre bruit, le temps qu'il faisait, la longueur des jours, tout l'accablait. Renversée dans son grand fauteuil, elle regardait vaguement, les tisons rougissants du foyer, le ciel morne et plein de nuées, derrière les rideaux brodés; puis, se remettait à sa lecture. Mais, si profonds que fussent les abîmes, où elle tâchait d'ensevelir sa pensée, son cœur n'en demeurait pas moins, toujours cuisant et douloureux. Par instants, une corde éclatait, avec un long gémissement, à quelqu'un des luths ou des violons rares qui ornaient les murs, et Christiane tressaillait, et jetait ses regards, çà et là. Elle était en proie, soudainement, à des terreurs inexplicables; elle craignait que le plafond ne vînt à s'abattre sur sa tête, ou qu'un des lourds bas-reliefs d'émail, encastrés au-dessus des portes, ne l'écrasât, en se détachant. Elle frissonnait, s'éloignait, couverte d'une sueur froide, et ensuite, elle se reprochait de tenir encore à la vie.
Mais, morte, quel serait son sort?—Je suis damnée, se répétait-elle; et l'enfer s'ouvrait sous ses pieds. Elle en ressentait les horreurs, ce feu si vif, si dévorant, les hurlements rauques des damnés, et ces effroyables profondeurs de ténèbres et de brasiers. Sa pensée s'arrêtait sur les démons; elle eût voulu être l'un d'eux, car ils sont seulement bourreaux, et les tourmenteurs, assurément, souffrent moins que les tourmentés. Souvent, le père Le Charmel et la princesse de Hanau, survenaient dans un de ces moments; et domptant la nature éperdue, Christiane se remettait, par un effort terrible. Elle tâchait, aux paroles du Père, de lancer son âme vers Dieu, mais ses épouvantables pensées ne lui donnaient pas de relâche.—Oui! son péché était trop grand, point de miséricorde pour elle. Et, puisqu'elle serait damnée, elle pouvait pécher sans effroi, s'assouvir l'âme, autant qu'elle le souhaitait. Alors, n'écoutant plus les exhortations, elle songeait à Hans Ulric, elle évoquait sa trop chère image, elle appelait les souvenirs les plus passionnés de leur amour, le duo de Sieglinde et Siegmund, les baisers de leur nuit suprême, goûtant à s'enfoncer plus avant dans son crime, une volupté de terreur, qui la jetait hors d'elle-même.
Et cependant, parmi ces crises et ces souffrances, le grand ouvrage de sa conversion continuait de s'accomplir. De jour en jour, son cœur inclinait davantage vers cette religion, pleine d'une douleur qui console, et d'une tristesse si douce, qu'elle adoucit tous les maux. Un rayon d'espoir commença de s'insinuer dans son âme. Quoique persistant à se regarder comme une personne réprouvée, et presque sans espérance de salut, Christiane savait pourtant qu'il lui restait, comme disait le père Le Charmel, «et sa grande misère à elle, et la grande clémence de Dieu;» et il se répandait en elle, à cette idée, une joie et une chaleur, qui lui émouvaient les entrailles. Pauvre âme altérée de pardon! Comme elle pleurait, en écoutant les paroles tendres du Père:
—Veni, columba te vocat, gemendo, te vocat, lui disait-il, citant saint Augustin:—Venez vers nous, venez à l'Eglise, mon enfant; c'est une colombe qui gémit pour vous, et qui tâche de vous attirer en gémissant... Mais, moins misérable pendant le jour, ses nuits cependant, restaient affreuses. A peine avait-elle goûté les douceurs du premier sommeil, et voilà qu'elle se réveillait, toute pleine de Hans Ulric.—Si je viens à nommer son nom, je suis damnée, se disait Christiane. Elle se cramponnait aux draps, haletante, la face enfouie dans l'oreiller, puis, se dressant sur son séant:
—Hans Ulric! Hans Ulric! criait-elle.
Elle demeurait immobile, à écouter son cœur qui battait... Et une voix lui répétait:—Je suis damnée, je suis damnée, jusqu'à ce que la malheureuse tombât enfin dans une syncope, qui ne lui laissait ni couleur, ni chaleur, ni respiration.
Ce ne fut pourtant, pas cela qui l'abattit aux pieds du Seigneur, mais Christiane fut gagnée par quelque chose de plus cher, par l'espérance que le châtiment n'était pas éternel peut-être, que tous les pécheurs n'étaient pas damnés, que le purgatoire attendait les âmes plus faibles que coupables. Le jour où le père Le Charmel lui exposa, sur ce sujet, la vraie doctrine catholique, la sœur d'Ulric fut convertie; il se répandit dans son cœur, une foi spontanée et heureuse. Puisqu'elle pourrait, sans impiété, son frère n'étant pas damné, se partager à lui et au Seigneur, sa résolution fut prise: elle consacrerait sa vie, à racheter Ulric de leur crime. Oui! elle entrerait au couvent. Que ferait-elle désormais, par ces grands et vastes chemins du monde, qui mènent à la perdition? Mieux valait chercher un asile, sous la droite levée du Sauveur. Aussi bien, d'ailleurs, l'hôtel Beaujon devenait déjà inhabitable, par les scandales et les folies, dont le Duc y donnait chaque jour, le spectacle.
On n'a jamais bien démêlé les motifs de la fâcherie de Son Altesse, avec Lyonnette. Le froid vint-il, ainsi qu'on l'a prétendu, pour le museau d'un valet de chenil, à qui cette nymphe témoignait une bonté singulière? Le Duc ne put-il plus souffrir ces éclats de rire impertinents, dont elle le régalait à son nez, sitôt qu'il parlait? Le cas est douteux; mais, en revanche, il fut aussi clair que le jour, pour quelle cause, un beau matin, le comte d'Œls vint prévenir Son Altesse, qu'il épousait mademoiselle Renz.